Par la journaliste honoraire de Korea.net Mathilde Varboki de France
J'ai emprunté le roman
Li Chin, de l’autrice sud-coréenne Shin Kyung Sook, au Centre culturel coréen de Bruxelles, au mois de mai dernier. Après avoir dévoré ce roman riche en références historiques et littéraires, j’ai pensé qu’il pourrait être intéressant d’en parler. En effet, la vision que la romancière offre de la France du XIXe siècle permet de mieux comprendre les liens, convergents ou pas, entre la Corée du Sud et la France d’hier et d’aujourd’hui.
Li Chin, l’œuvre d’une autrice majeure de la littérature sud-coréenne
Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais rapidement présenter Shin Kyung Sook. Cette autrice, qui est certainement l’une des plus grandes de son époque, fait partie de la génération 386, marquée par un fort militantisme politique en faveur de la démocratie. Après avoir été récompensée au prix de l’inaperçu pour la traduction française de
La Chambre solitaire en 2009, elle est devenue la première femme à remporter le Man Literary Prize en 2012, pour son roman
Prends soin de maman.
Voici un résumé de
Li Chin, pour ceux qui n’auraient pas eu l’occasion de le lire, ou pour ceux qui ne s’en souviendraient plus. Ce roman, qui s’inspire d’une histoire vraie, suit
Li Chin, une orpheline qui devient danseuse à la maison royale de Corée à la fin du XIXe siècle. Le premier diplomate français en Corée, Victor Collin de Plancy, tombe sous le charme de son intelligence et sa beauté et décide de l’amener avec lui à Paris. Elle y découvre un monde à l’opposé du sien, pour le meilleur et pour le pire…
À gauche, l'autrice Shin Kyung Sook. À droite, couverture de l’édition française de Li Chin. © Shin Kyung Sook
Li Chin, une Coréenne qui découvre une civilisation au rayonnement mondial
Dans la première partie du roman, l’action se déroule dans le pays natal de Li Chin. Depuis la Corée, la France est alors perçue comme une culture lointaine mais intrigante et porteuse d’intérêt : dès son plus jeune âge et bien qu’elle soit une orpheline sans grand avenir, Li Chin apprend le français auprès d’un missionnaire français. Le roi Gojong accepte également d’enfreindre le protocole pour se prendre en photographie, grâce à une nouvelle technologie apportée par Victor Collin de Plancy. On comprend que la France de la IIIe République est perçue comme une civilisation avancée, que cela soit par son régime politique, comme le souligne « c’était un an avant que la tour Eiffel soit érigée sur les bords de la Seine pour célébrer le centième anniversaire de la Révolution française » (page 218, édition française), ou par sa culture : Li Chin découvre dans un premier temps ce pays par sa littérature, notamment grâce à
Les Misérables de Victor Hugo, qui a passé une grande partie de sa vie à défendre les droits de l’Homme. À la légation française en Corée, elle y découvre aussi Paris grâce à deux tableaux :
La gare Saint-Lazare de Claude Monet et
Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte de Georges Seurat.
À gauche : La gare Saint-Lazare de Claude Monet. À droite : Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte de Georges Seurat. Photos libres de droits
Lorsque Li Chin annonce à la reine Min qu’elle quitte la Corée pour la France, celle-ci lui avoue être envieuse de son sort et de pouvoir découvrir la France. En plus de regretter le fait de ne pouvoir voyager, la reine semble consciente que la Corée, ancien royaume ermite en proie aux tentatives de coup d’État, a encore beaucoup à apprendre des civilisations occidentales. C’est ainsi qu’on peut lire « au moment où la France imposait au monde entier le système métrique issu de la Révolution française […], dans la Corée qui venait d’ouvrir ses portes, une petite fille était en train de pleurer, tout en étreignant un dictionnaire français-coréen, après avoir assisté à l’incendie du palais royal » (page 77, édition française). À travers cette phrase, on comprend que les Coréens identifient alors leur pays à une monarchie instable et impuissante sur l’échelle internationale, alors que la France a le pouvoir d’imposer des changements aux autres pays du monde et que son influence religieuse et linguistique s’étend jusqu’en Corée.
Li Chin vit effectivement cette arrivée en France comme une libération et le commencement d’une nouvelle vie, lorsqu’elle pense à l’évasion d’Edmond Dantès dans
Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Ces sentiments croissent après son arrivée à Paris. Pour marquer les différences entre la Corée et la France, l’autrice commence par décrire l’architecture avec les maisons à étages, les vitres aux fenêtres, les magasins… Une partie de l’histoire se passe justement dans un lieu emblématique du Paris du XIXe siècle, Le Bon Marché. Shin Kyung Sook s’attarde ensuite sur la culture française lorsque Li Chin fait la connaissance de Guy de Maupassant, auteur reconnu pour le réalisme et le pessimisme de ses œuvres, lors de sa lecture publique de son roman
Une vie. Li Chin s’identifie beaucoup à Jeanne, l’héroïne de cette œuvre qui décrit la vie « d’une femme, depuis l’heure où s’éveille son cœur jusqu’à sa mort ». On découvre également certaines pratiques culturelles pour le moins assez étranges : au XIXème siècle, les parisiens avaient l’habitude de visiter les morgues pour y voir des cadavres !
À gauche, au Bon Marché en 1887. À droite, la morgue de Paris en 1855. Photos libres de droits
Quelle place pour la Corée du XIXe siècle face aux empires coloniaux ?
On peut alors croire que Shin Kyung Suk dépeint la France comme une civilisation « supérieure » à la civilisation coréenne en cette fin de XIXe siècle. Mais on se rend compte que cela n’est qu’une illusion : très vite, Paris révèle à Li Chin les dysfonctionnements des grands empires, dont la Corée est en quelque sorte victime.
Tout d’abord, lorsque Li Chin visite le Musée du Louvre, elle est marquée par
la Vénus de Milo et
la Victoire de Samothrace. Lorsque Victor lui apprend que les deux statues viennent de Grèce, elle lui demande pourquoi elles sont exposées en France et pas dans leur pays d’origine. Alors que cette réflexion sur l’appropriation culturelle ne se développe que depuis quelques années en France, il est intéressant de voir qu’une autrice coréenne se sentait déjà concernée par le sujet en 2007. De son côté, Victor veut absolument lui montrer son œuvre préférée,
La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix, peintre ayant participé à magnificence des conquêtes coloniales. En reliant le tableau aux activités de Victor, on peut déduire que le diplomate français considère que la France a pour mission de diffuser ses valeurs dans le monde, si besoin par la force.
À gauche, la Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix. À droite, la Vénus de Milo. Photos libres de droits
Li Chin a un véritable déclic après que Victor l’amène au zoo du bois de Boulogne. Là-bas, elle y voit des personnes issues des colonies françaises en Afrique parquées derrières des grillages, sous les yeux de Parisiens médusés. Contrairement à la Corée, la France du XIXe siècle est une puissance colonisatrice. Le peuple français considère alors ce qui n’est pas européen comme quelque chose à civiliser. Bien qu’elle s’habille à la mode parisienne et parle français, Li Chin reste une curiosité locale, une étrangère, aux yeux des Français.
Li Chin se rend compte de l’eurocentrisme dont souffrent les pays colonisés par la France ou ceux qui subissent cette appropriation culturelle. Quelle y serait la place de la Corée, ce pays sans puissance militaire ou économique ? Difficile de ne pas faire le lien avec les relations qu’entretiennent la Chine et le Japon avec la péninsule coréenne. L’histoire le montre d’ailleurs en 1905 lorsque la Corée devient un protectorat du Japon. On comprend que malgré l’envoi d’un diplomate, la France ne partage aucune ambition ou vision du monde avec la Corée. Le fait que les Français ignorent l’existence de la Corée, mais pas du Japon et de la Chine, est d’ailleurs une illustration de ce manque d’intérêt pour la péninsule.
La France s’appuie alors sur la démocratie pour justifier sa mission colonisatrice, estimant qu’elle seule peut préserver les trésors culturels des autres pays « moins avancés », au détriment de leur identité, de leurs cultures et de leurs religions. La phrase « ces événements se produisirent peu de temps avant que Hong Jung-u assassinât Kim Okkyun à Shanghai et que l’affaire Dreyfus secouât tout Paris » (page 334, édition française) résume parfaitement cette ambivalence : si des Coréens s’inspirent du système politique français pour changer leur société, la France n’est pas une société parfaite et se montre intolérante. Li Chin s’en rend parfaitement compte et c’est pour cela qu’elle retourne définitivement en Corée malgré l’assassinat de la reine Min et la chute du royaume de Joseon, provoqués par d’autres pays convaincus du bienfait de leur expansion et de la colonisation. Et cela, quitte à être oubliée de Victor qui jette sa photographie au feu quelques années après sa mort, effaçant ainsi toute trace d’elle de l’histoire, à l’image des autres populations colonisées.
À gauche, Zoo humain à Paris (fin XIXème - début XXème siècle). À droite, le Journal Illustré du 27 octobre 1895, représentant l’assassinat de la reine Min par des Japonais. © Mathilde Varboki
Aujourd’hui, un appel au retour de la collection d'Uigwe et du Jikji en Corée
Si Li Chin est avant tout un roman historique, Shin Kyung Sook en fait également un roman d’actualité : l’autrice se sert d’événements mentionnées et de plusieurs personnages du roman pour aborder des sujets qui font encore aujourd’hui débats dans les relations entre la Corée et la France. Plus spécifiquement, elle dénonce la spoliation de trésors nationaux coréens détenus en France.
Dans un premier temps, elle dénonce, par l’intermédiaire de Li Chin, la spoliation de la collection
Uigwe par la France lorsqu’on peut lire « la reine a beaucoup déploré la perte des archives royales que l’amiral Roze a emportées comme butin […]. À quoi peuvent-elles bien servir en France ? Ici, elles constituent juste une prise de guerre, mais en Corée, elles sont très importantes » (page 277, édition française). Pour rappel, cette collection contenant 297 manuscrits royaux des XVIIe et XIXe siècles et 43 volumes de livres imprimés a été saisie par les troupes françaises lors d’une expédition, avant d’être déposée à la Bibliothèque nationale de France et considérée comme patrimoine national inaliénable par la loi française. Malgré la promesse de l’ancien président François Mitterrand d’organiser son retour en Corée, la collection est restée en France.
Le
Jikji, bien que n’étant abordé que dans un chapitre du roman, y a une place essentielle. À la fin de la dynastie Joseon, le deuxième volume du
Jikji a été acheté par un diplomate français, qui l’a amené en France. Or, il s’avère que ce diplomate n’est autre que Victor Collin de Plancy, celui qui amène Li Chin en France : « Collin de Plancy, lui, pensait à la nuit […] qu’il avait passé à lire le Jikji […]. Il se demandait quelle serait la réaction de Chin si elle apprenait qu’il s’était procuré ce beau volume et qu’il l’avait envoyé à l’antiquaire Henri Weber » (pages 278-279, édition française). Mais ici, l’autrice, en plus de dénoncer l’enlèvement du
Jikji, fait comprendre au lecteur que Victor est conscient de l’immoralité de son geste, car après avoir trouvé le
Jikji au marché, Victor se rend compte de son importance historique et agit comme un voleur. Ce passage l’illustre parfaitement : « Collin de Plancy avait acheté le Jikji en échange de tout l’argent coréen qu’il avait dans sa poche et était vite rentré à la légation. Il avait si peur qu’on le rattrapât pour lui réclamer le livre qu’il avait hâté le pas comme jamais depuis qu’il était en Corée » (page 280, édition française).
Et aujourd’hui, qu’en est-il ? En ce qui concerne la collection d’
Uigwe, une action devant les tribunaux français a été intentée l’année de la parution du roman par une association coréenne pour sa restitution. Mais celle-ci a été déboutée. En 2010, les présidents Nicolas Sarkozy et Lee Myung Bak ont annoncé la mise en place d’un prêt automatiquement renouvelé tous les cinq ans. Cette annonce a suscité la polémique, car bien que la collection retourne en Corée, elle reste officiellement possédée par la France. Pour le
Jikji, les débats sont encore plus vifs. Cette édition ne faisant pas partie de la collection d’
Uigwe, elle n’a pas été incluse dans le prêt convenu en 2010, en partie sous pression de la Bibliothèque nationale de France. Celle-ci soutient d’une part qu’elle que le
Jikji lui appartient légalement, et d’autre part qu’il doit rester en France, car en tant qu’artéfact historique important pour l’humanité, il n’appartient pas qu’à la Corée. Enfin, les autorités françaises estiment que le
Jikji serait mieux conservé en France. On peut s’étonner de ce dernier argument étant donné le niveau de développement qu’a connu la Corée du Sud en deuxième partie du XXe siècle. D’autant plus que même les autorités coréennes déclarent que leur pays possède bel et bien les équipements nécessaires et le personnel qualifié pour prendre soin de leurs trésors nationaux.
À gauche, extrait de la collection d'Uigwe. À droite, extrait du Jikji. Photos libres de droits
Qu’en conclure ?
En tant que Française, cette lecture m’a beaucoup appris sur la Corée et la France du XIXe siècle, mais m’a surtout permis de réfléchir quant aux actions menées par la France par le passé, vis-à-vis des autres pays. Cela m’a fait remarquer que les anciennes puissances coloniales ont tendance à s’appuyer sur la grandeur de leur passé, en occultant souvent les autres cultures. Je regrette que les exactions menées en Corée, par exemple, ne soient pas enseignées dans le système éducatif français ou ne fassent pas l’objet de davantage de discussions, alors qu’il s’agit de souvenirs très douloureux pour la Corée.
Mais on peut aussi être plus positifs : alors que les Français ignoraient tout de la Corée et ne connaissait en Asie que le Japon ou la Chine, cela est en train de changer ces dernières années, la culture coréenne devenant de plus en plus populaire auprès des Français. On ne peut qu’espérer que cette évolution permettra de mettre en avant les contentieux historiques entre la France et la Corée, pour éventuellement faciliter le retour des artefacts historiques coréens dans leur pays.
Je remercie Shin Kyung Sook pour la rédaction de ce roman très intéressant, qui nous rappelle à quel point il est important de connaître l’histoire de son pays, mais aussi, et surtout, d’effectuer un travail de réflexion sur les relations que son pays a pu avoir avec d’autres par le passé pour comprendre leurs relations actuelles.
* Cet article a été rédigé par une journaliste honoraire de Korea.net. Présents partout à travers le monde, nos journalistes honoraires partagent leur passion de la Corée du Sud à travers Korea.net.
caudouin@korea.kr