Par Andra-Michaela Pena
Quand la littérature devient diplomatie, le résultat ressemble à ce qui s’est passé le 29 octobre à la librairie Humanitas Cișmigiu : une salle comble, une traductrice reliant deux continents, et une autrice nobélisée unissant deux cultures lointaines. La parution en roumain de
Impossibles adieux (
Nu ne despărțim) de Han Kang a montré comment les mots peuvent approfondir l’amitié entre la Roumanie et la Corée à travers l’émotion et la mémoire partagées. Organisé par la maison d’édition Humanitas Fiction, avec le soutien du Centre d’Études roumano-coréennes (CSRK), l’événement a célébré la traduction signée par la professeure Diana Yüksel, coordinatrice de la section de Langue et littérature coréennes de l’université de Bucarest.
Animée par Denisa Comănescu, directrice d’Humanitas Fiction, la rencontre a réuni Rim Kap-soo, ambassadeur de la République de Corée en Roumanie, le journaliste et écrivain Marius Constantinescu, ainsi que Diana Peca, professeure et coordinatrice du CSRK. Toutes les places étaient prises bien avant le début. Entre les rayons, des lecteurs debout : preuve que la littérature coréenne s’est trouvé en Roumanie un public curieux, fidèle et grandissant.
Le lancement d’« Impossibles adieux » de Han Kang a réuni le journaliste Marius Constantinescu, l'ambassadeur de la République de Corée en Roumanie Rim Kap-soo, la traductrice Diana Yüksel, la professeure Diana Peca et la directrice d’Humanitas Fiction Denisa Comănescu. © Andra-Michaela Pena
Dans son discours d’ouverture, l’ambassadeur Rim Kap-soo a rappelé que chaque traduction du coréen renforce la compréhension entre les peuples. « La littérature est l’une des formes les plus belles de diplomatie », a-t-il déclaré, félicitant Diana Yüksel pour ses efforts constants à rapprocher les voix coréennes des lecteurs roumains. Il a également souligné qu’en 2025 on fêtera les vingt ans des Études coréennes à l’Université de Bucarest, un jalon révélant la curiosité croissante des étudiants roumains pour la Corée.
Publié en 2021 en Corée,
Impossibles adieux revient sur l’insurrection de Jeju (1948-1949), l’un des épisodes les plus douloureux de l’histoire coréenne moderne. Sur cette île aujourd’hui symbole de beauté, Han Kang évoque le froid du deuil, le silence de la culpabilité et la persistance de la mémoire. Marius Constantinescu a qualifié le roman « d’hiver de l’âme et d’hiver de l’Histoire », louant une écriture « à la fois délicate et implacable ». « Peu d’auteurs transforment la froideur en poésie comme elle », a-t-il ajouté. Sa lecture d’un passage bouleversant a suspendu un instant le souffle du public.
Une librairie comble et des lecteurs captivés, preuve de la fascination croissante de la Roumanie pour la littérature coréenne contemporaine. © Andra-Michaela Pena
Diana Peca a offert le contexte culturel des thèmes de Han Kang : jeong (정), ce fil invisible qui relie les êtres, et han (한), cette douleur muette et non résolue qui imprègne l’art coréen. « Ces deux notions expliquent comment les Coréens se souviennent, pardonnent et restent liés », a-t-elle expliqué. « Elles touchent à l’universel : notre fragilité commune. » Elle a comparé les sensibilités roumaine et coréenne : pour les Coréens, le passé est une boussole ; pour nous, souvent, une ombre qu’on évite. Mais des soirées comme celle-ci prouvent que la mémoire peut guérir.
La traductrice Diana Yüksel a décrit le livre comme un acte de pardon collectif et individuel. Traduire Han Kang demandait, selon elle, autant de rigueur technique que d’endurance émotionnelle. « Le dialecte de Jeju a été l’un des plus grands défis », a-t-elle confié. « Il porte des siècles d’oralité ; j’ai cherché une voix roumaine à la fois locale et étrangère, pour préserver l’isolement de l’île. » Émue, elle a reconnu que certaines pages l’avaient marquée physiquement : « Il y a eu des nuits où je me suis réveillée avec la main gauche engourdie. Certains livres laissent une trace – celui-ci en fait partie. » Elle a aussi révélé que l’éditrice coréenne de Han Kang prépare déjà un nouveau roman qui, bientôt, parlera à nouveau aux lecteurs roumains.
La traductrice Diana Yüksel signe des exemplaires de « Nu ne despărțim », l’édition roumaine du roman nobélisé de Han Kang. © Andra-Michaela Pena
Née à Gwangju en 1970, Han Kang est l’une des voix littéraires les plus respectées de sa génération. Lauréate du Booker International Prize pour
La végétarienne (2016), elle est également l’autrice de
Celui qui revient,
Blanc et
Leçons de grec. En 2024, elle a reçu le prix Nobel de littérature, devenant la première autrice coréenne couronnée, saluée pour son « langage poétique et son courage silencieux à explorer la fragilité humaine ». Son succès reflète un moment global : la littérature coréenne dépasse désormais les frontières nationales.
Grâce à des traducteurs comme Diana Yüksel, dont les versions roumaines conservent rythme et retenue, ces œuvres franchissent les langues sans perdre leur âme coréenne.
L’essor des traductions de Kim Hye-jin, Cho Nam-joo et d’autres prouve que la traduction est devenue un véritable acte de reconnaissance et de respect mutuel.
Après la discussion, la soirée a pris un ton festif : séance de dédicaces, atelier de calligraphie organisé par le CSRK où les participants recevaient leur nom en hangeul sur des marque-pages artisanaux, et dégustation de thé aux jujubes et de douceurs coréennes offertes par KJ Center – Korean & Japanese Market. Une hospitalité qui prolongeait l’émotion de la soirée.
Les invités ont découvert la culture coréenne à travers un atelier de calligraphie et une dégustation de thé aux jujubes et de douceurs traditionnelles, alliant art et hospitalité. © Andra-Michaela Pena
Présente dans la salle, j’en suis sortie habitée d’émerveillement et de gratitude. J’avais lu Impossibles adieux avant cette rencontre, mais l’entendre commenté – avec l’émotion de la traductrice, la vision du diplomate et la finesse des chercheurs – lui a donné une nouvelle résonance. Ce n’était plus seulement une histoire coréenne : c’était un miroir pour nous tous, sur la mémoire, le pardon et les formes fragiles de l’amour. Et ce qui m’a le plus émue fut la vision de lecteurs debout dans les allées, suspendus aux mots d’un livre venu de si loin. Preuve que la littérature traverse les langues plus vite que la politique.
Le lancement bucarestois de
Impossibles adieux n’a pas seulement marqué la scène locale ; il s’inscrit dans un mouvement mondial : celui du voyage planétaire de la littérature coréenne. Chaque nouvelle traduction – qu’elle soit roumaine, française ou anglaise – agrandit l’espace où les lecteurs se rencontrent au-delà des frontières. Et quand ces mots trouvent un foyer dans une autre langue, comme ce soir-là à Humanitas Cișmigiu, ils nous rappellent que, vraiment,
nous ne nous séparons pas.
L’artiste Camelia Șirli a croqué l’événement en direct dans une illustration spontanée. © Andra-Michaela Pena
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