© Musée Cernuschi
Par Angèle Behlouli
Le musée Cernuschi organise jusqu’au 17 mai prochain une exposition hommage à une figure majeure des artistes coréens en France, Park In-kyung, née en 1926. Un événement organisé à l’occasion du 100e anniversaire de l’artiste et du 140e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Corée.
Installée en région parisienne à partir de décembre 1959, Park In-kyung, mariée à Lee Ungno (1904-1989), artiste de l’encre majeur du XXe siècle, a souvent fait passer sa carrière au second plan, derrière celle de son conjoint. Le musée Cernuschi avait déjà mis en lumière le travail de cette peintre discrète lors d’une première exposition en 2017. L'accrochage organisé cette fois-ci offre un panorama des productions de l’artiste au cours des dix dernières années.
Après une première présentation dédiée au rôle de l’écriture et de la tache dans les œuvres de Park In-kyung, une rotation des œuvres permettra de découvrir, à partir du 10 mars, son travail de coloriste et la manière dont elle s’inspire de la nature pour produire des œuvres figuratives autant qu’abstraites. Au total, 13 œuvres seront présentées.
Le travail de Park In-kyung est en grande partie structuré par des inspirations et des normes issues de la pratique traditionnelle de la peinture et de la calligraphie. Pendant ses études à l’université Ehwa, à Séoul, elle pratique une peinture à l’encre figurative et reposant sur un répertoire conventionnel, avant d’adopter de nouveaux sujets et un style plus synthétique dans les années 1950. À partir des années 1980, elle développe une série d’œuvres basées sur l’utilisation de textes manuscrits, issus de journaux, de romans, de la Bible ou de ses propres poèmes. Dans ces travaux, l’écriture coréenne peut être employée à la manière d’un simple élément plastique, qui emplit la surface de la toile, ou comme l’équivalent d’un dessin et de lavis transcrivant des paysages.
© Musée Cernuschi
L’espace abritant les œuvres de Park In-kyung, qui crée une atmosphère intime, est idéale pour entrer dans l’univers de l’artiste, à l’écart des autres collections. La lumière douce et la température soigneusement régulée installent un climat presque méditatif. Les œuvres apparaissent précieuses, fragiles mais aussi puissantes dans leur impact visuel. Le geste peut sembler violent : éclaboussures, saturation, répétition. Pourtant, le calme du lieu accentue l’expérience de contemplation.
Dès le premier regard, on remarque l’équilibre de l’accrochage : une symétrie marquée, une grande œuvre au centre, véritable pièce maîtresse, et un dialogue plus discret entre les cinq autres œuvres disposées de part et d’autre. Le regard circule, accroche un détail, glisse vers un autre. Tout attire l’œil. La densité des œuvres crée une tension visuelle mais aussi une forme de plénitude.
En Corée, la peinture à l’encre est étroitement liée à la calligraphie. Le pinceau ne sert pas seulement à tracer des caractères : il transmet une énergie, une intention. Cette relation intime entre écriture et image est au cœur du travail de Park In-kyung. Même lorsque ses compositions semblent abstraites, elles restent ancrées dans la pratique calligraphique.
© Musée Cernuschi
Sur la droite, les deux œuvres intégrant des touches de couleur (des fonds ocre, rosés ou ponctués de vert) évoquent immédiatement la nature. Les formes noires ramifiées, répétées sur toute la surface, rappellent des branches. On peut y voir des arbres à différentes saisons : le vert suggérant la germination ou le printemps, les tons plus chauds évoquant l’automne.
Ces compositions peuvent aussi être perçues comme une métaphore des fondations de la vie : une construction organique où chaque élément s’inscrit dans un ensemble plus vaste. Rien n’est isolé ; tout est relié. La répétition de motifs singuliers donne une impression de croissance continue, comme si l’image se développait selon une logique naturelle. L’artiste ne représente pas un arbre de manière descriptive : elle en restitue sa symbolique de lien entre ciel et terre et d’essence de vie.
Park In-kyung, « Sans titre ». Encre sur papier. 2018 – Don de l’artiste, 2025. © Musée Cernuschi
Au centre, la pièce maitresse présente de larges éclaboussures d’encre noire, entourées de projections plus fines. La calligraphie laisse place à l’encre elle-même, explorée comme matière et énergie.
Face à cette composition, on peut penser au test de Rorschach, ce dispositif psychologique fondé sur des taches d’encre symétriques que chacun interprète librement. Comme dans ce test, l’œuvre de Park In-kyung ne dicte pas un sens précis. Elle propose une forme ouverte. Le spectateur y projette ses propres images : un ciel nocturne, une constellation, une fleur, une cellule vue au microscope, une explosion cosmique, etc.
Ce que l’on voit dans l’œuvre en dit aussi long sur nous-même. La peinture devient alors un miroir. Ce reflet introspectif révèle notre manière d’organiser le chaos, de chercher des formes et de donner du sens à ce qui semble pourtant informe. L’artiste offre une structure mais c’est la personne qui regarde qui complète l’image.
© Angèle Behlouli
Sur la gauche, trois toiles prolongent le lien avec la nature et l’écriture. Mais ici, le texte n’est plus superposé : il devient substance. Une toile centrale d’un bleu intense s’écoule comme une chute d’eau, encadrée par deux œuvres monochromes, colline et montagne noyées dans les nuages.
Leur composition, proche du calligramme, suggère que les mots dessinent le paysage. En réalité, ce sont l’encre et sa dilution à l’eau qui façonnent les formes, créant des reliefs aux apparences organiques.
L’origine des textes que l’artiste utilise reste une question centrale, mais ils participent à ancrer une réflexion dans la réalité. Entre abstraction et figuration, ses œuvres invitent à l’observation et à l’interprétation et deviennent un espace où l’on peut se perdre pour mieux se retrouver.
Plus qu’une simple exposition, cet hommage ouvre une porte sensible sur la culture coréenne, où écrire, peindre et contempler font partie d’un même processus créatif.
Présents partout à travers le monde, les journalistes honoraires de Korea.net ont pour mission de faire connaître et partager leur passion de la Corée et de la culture coréenne au plus grand nombre.
caudouin@korea.kr