Dès les premiers pas dans l’exposition, une évidence s’impose : la K-beauty ne s’est pas construite en quelques années. Bien plus qu’une tendance, elle plonge ses racines dans une tradition esthétique et culturelle ancienne, profondément ancrée dans la société coréenne.
L’exposition « Beauté coréenne, histoire d’un phénomène » ouvre en beauté l’année de la Corée, célébrant les 140 ans d’amitié entre nos deux pays. À travers plus de trois cents œuvres, objets et documents, le parcours retrace l’évolution de l’idéal de beauté en Corée, de la dynastie Joseon au 18e siècle jusqu’à l’essor de l’industrie cosmétique contemporaine.
En plus des précieux fonds coréens du musée Guimet, les plus grandes institutions coréennes ont prêté des œuvres majeures : le musée national de Corée, le musée national d’art moderne et contemporain, le musée national des palais de Corée, le musée folklorique national de Corée, la fondation Kansong pour l'art et de la culture et le Coreana Cosmetics Museum, le Victoria and Albert Museum à Londres et le musée Cernuschi à Paris, sans oublier les archives patrimoine de la maison Chanel qui ont prêté une magnifique robe inspirée du Hanbok.
L’exposition répond à cette question en proposant une lecture sur le temps long, montrant l’évolution de la représentation féminine en Corée de la dynastie Joseon tardive, à l’occupation japonaise, puis à l’influence américaine, jusqu’à son expression actuelle.
On apprend ainsi que, sous Joseon, les pratiques de soin étaient indissociables d’un ensemble de valeurs sociales et philosophiques influencées par le confucianisme. La beauté ne relevait pas uniquement de l’apparence : elle incarnait aussi l’équilibre moral, la discipline personnelle et l’harmonie avec la société.
Si les contextes historiques et culturels ont profondément évolué depuis, cette vision d’une beauté liée au soin de soi et à l’équilibre intérieur continue d’imprégner la culture coréenne contemporaine aujourd’hui.
Les beautés de Joseon
Dans la première salle, les photographies de Kim Joong-man (1954-2023), l’un des regards les plus singuliers sur l’évolution des visages et de la beauté en Corée proposent une magnifique interprétation contemporaine, inspirée des codes esthétiques de l’époque Joseon.
Le parcours vous fait ensuite rentrer dans l’intimité des femmes de la haute société coréenne des 18e et 19e siècle. Elles vivaient dans des appartements séparés au sein de leur maison et restaient couvertes lors de leurs rares sorties. Au 18e siècle, elles inspirent les miindo (portraits de beautés), romans et représentations d’un idéal féminin empreint de grâce et de retenue.
Les œuvres du peintre Shin Yun-bok, dit Hyewon, offrent un témoignage précieux. Ses scènes de la vie quotidienne montrent les codes de l’élégance féminine, les coiffures sophistiquées et les accessoires raffinés qui deviendront l’emblème d’une beauté distinctement coréenne.
Peintre de grand renom, il représenta aussi les courtisanes, les kisaeng. Connues pour leur esprit, mais aussi leur style innovant. Socialement marginalisées, elles étaient plus fardées et portaient des coiffes savamment excentriques avec des tenues colorées.
Cet héritage visuel, sans cesse réinventé, se manifeste encore à travers de nombreuses représentations contemporaines : photographie, mode, cinéma, manhwa ou webtoons. Ici dans La manche rouge (adaptation en webtoon d’un roman publié en 2017).
Cosmétiques et remèdes : l’art du soin
La beauté coréenne est connue pour sa routine en étapes multiples et l’importance accordée à la peau, pour les hommes comme pour les femmes. Ses pratiques (toilette, coiffure, habillement ou encore art du parfum), ont été décrites dès la fin du 15e siècle dans des manuels d’éducation destinés aux femmes de cour. Influencée par un néoconfucianisme particulièrement strict, la beauté coréenne était une esthétique féminine de la retenue : un teint clair, des cheveux soignés, des vêtements sobres et nets, des ablutions quotidiennes. Les recettes de poudres à visée éclaircissante, d’huiles parfumées ou de baumes protecteurs étaient transmises entre générations et consignées dans des manuels médicaux illustrant le lien étroit entre beauté et santé en Corée.
En effet, dans la Corée traditionnelle, la beauté ne se limitait pas aux cosmétiques. Elle était liée à un ensemble de pratiques de soin et de connaissances médicales, comme celles décrites dans le Donguibogam (l’un des textes majeurs de la médecine traditionnelle sous Joseon). Compilé en 1613, organisé en chapitres consacrés au corps, aux pathologies et aux remèdes, il rassemble diagnostics, pratiques préventives et recettes à base de plantes, minéraux et préparations aromatiques.
J’ai reconnu plusieurs ingrédients utilisés à l’époque comme le riz, le ginseng ou encore la centella asiatica qui sont toujours présents aujourd’hui dans les produits cosmétiques fabriqués en Corée.
La vitrine consacrée à la chevelure comblera les fans de dramas historiques. On y retrouve tous les accessoires de nos séries préférées. J’ai appris que, sous Joseon, la chevelure était bien plus qu’un simple attribut esthétique : c’était aussi un marqueur social et identitaire, chignons des femmes mariées ou nattes des jeunes filles traduisaient ainsi l’âge, le statut social et les différentes étapes de la vie. Prendre soin de ses cheveux relevait à la fois du rituel quotidien et des principes confucéens, selon lesquels le corps, hérité des parents, doit être respecté et préservé.
Figure emblématique de la mode coréenne, Lee Young-hee a dédié sa vie à la renaissance du hanbok. À travers un patient travail de recherche et de reconstitution, elle s’est attachée à redonner vie à des pièces anciennes, tout en les adaptant à une esthétique contemporaine. On peut en admirer plusieurs dans l’exposition.
Transition vers de nouveaux codes esthétiques
Sous la magnifique rotonde du musée, les tableaux de Kim Eun-ho et de Kim In-soong, mettent ensuite en lumière la transformation profonde de la Corée au 20e siècle : d’une beauté idéalisée et codifiée, influencée par le Japon dans les années 1930, à une esthétique hybride, mêlant traditions coréennes et modernité occidentale dans les années 1960.
Le premier, Kim Eun-ho est un peintre formé au Japon, dans un contexte de colonisation. Son style est influencé par le Nihonga, un mouvement japonais qui modernise la peinture traditionnelle. On est encore dans une beauté codifiée, héritée du passé, mais déjà influencée par un pays extérieur.
Le deuxième, Kim In-soong, lui aussi formé au Japon mais dans une Corée d’après-guerre, en pleine transformation. Il fût l’un des premiers à travailler à la peinture à l’huile en Corée. On voit dans ce tableau un mélange traditionnel (jarre, intérieur coréen) et d’éléments occidentaux (mode, vinyles).
Beauté, modernité et transformations sociales
À partir des années 1990, la Corée voit émerger une industrie cosmétique particulièrement innovante qui s’impose rapidement à l’international dans le sillage de la Hallyu. Aujourd’hui à son apogée, elle est portée par des artistes devenues références globales : les idols, hommes et femmes, qui redéfinissent les standards de beauté à l’échelle mondiale. La dernière partie de l’exposition se concentre notamment sur leur univers, en présentant une sélection d’objets emblématiques (lightsticks, photocards, posters… ) qui vont ravir tous les fans de K-pop.
L’exposition ne fait toutefois pas l’impasse sur le revers de la médaille. Très axée sur l’apparence, la Corée contemporaine a un rapport complexe à la beauté. Derrière l’image lisse et maîtrisée des canons de beauté existe une réalité : régimes alimentaires, peau parfaite et chirurgie esthétique banalisée sont perçus comme une forme de validation sociale. Ils inspirent le travail d’écrivains, d’artistes et de cinéastes dont Parkkang Areum. On peut voir un extrait de son documentaire, Areum, dans l’exposition. Il sera projeté en intégralité le 11 avril à 18h30, suivi d’un échange avec la réalisatrice dans le cadre de la journée K-Beauty au cinéma.
En conclusion, la K-Beauty, ce n’est pas juste une tendance, c’est toute une histoire, à découvrir au musée Guimet qui propose une très belle programmation autour de la Corée cette année. Le musée est gratuit pour les moins de 26 ans et tous les premiers dimanches du mois.
Après la visite, je vous recommande aussi le restaurant Hanok, ouvert aux mêmes heures que le musée, c’est une vraie pépite. Le chef Lee et son équipe vous y feront découvrir une cuisine coréenne authentique et délicieuse. Sans oublier la street-food à déguster sur le magnifique rooftop aux beaux jours !
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