Par Justine Houllé
Huit femmes, huit vies, une même mécanique silencieuse en arrière-plan. Avec
Miss Kim (publié aux éditions Robert Laffont), Cho Nam Joo met en lumière celles que la société tend à reléguer dans l’ombre. De passage au centre culturel coréen de Paris, l’écrivaine coréenne est revenue sur une œuvre où le quotidien, dans sa banalité, devient le révélateur des inégalités.
20 mars 2026, au centre culturel coréen de Paris, lors de la rencontre avec l’autrice Cho Nam Joo (à gauche ; à droite, l’interprète de l’événement). © Justine Houllé
« Apprendre à avoir un regard »
Chez Cho Nam Joo, l’écriture ne relève pas d’une vocation immédiate. Enfant, elle grandit même loin des livres. « Je n’étais pas entourée de bibliothèques, mais j’aimais écrire. Je me suis dit que c’était peut-être mon talent », confie-t-elle. Une passion qui, très tôt, s’ancre dans une certaine manière d’observer le monde.
Parce qu’avant d’être romancière, Cho Nam Joo est sociologue. Formée à l’université pour femmes Ewha, à Séoul, l’autrice insiste sur ce que ses études lui ont apporté : la capacité d’ « apprendre à avoir un regard ». Autrement dit, observer, analyser, comprendre ce qui se joue dans le quotidien. Ainsi, avant même d’écrire, Cho Nam Joo collecte, documente, accumule des informations. « Ce n’est pas le fait d’écrire un roman qui me pousse à chercher des informations, c’est la recherche qui me donne envie d’écrire sur un thème précis », raconte-t-elle en marge de la rencontre au centre culturel coréen. Une manière, donc, de faire de la fiction un prolongement direct du réel.
Et ce rapport au monde s’est également construit à travers son expérience de scénariste à la télévision. En effet, en travaillant sur des émissions donnant la parole à des anonymes, Cho Nam Joo découvre une réalité plus complexe qu’elle n’y paraît. « Il y avait une contradiction entre la personne au téléphone et celle en face de moi. Mais ce n’est pas de l’hypocrisie », précise-t-elle. Pour Cho Nam Joo, cela relève plutôt de la multiplicité des identités. « Nous avons tous différentes facettes de nous… comme la société ».
Miss Kim, ou quand « le plus personnel devient le plus politique »
Avec
Miss Kim, Cho Nam Joo donne à voir huit portraits de femmes, âgées de 10 à 80 ans. Huit récits qui, à première vue, semblent indépendants, mais qui s’inscrivent en réalité dans une même réflexion. Écrites sur une période de dix ans (de 2011 à 2021), ces nouvelles se rejoignent autour d’un thème central : celui du « vieillissement des femmes », que l’autrice décrit comme profondément différent de celui des hommes.
À travers ces trajectoires, Cho Nam Joo met en lumière des situations tristement liées au quotidien des femmes (violences, discriminations, pressions sociales) et qui interpellent précisément du fait de leur banalité. Dès lors, une idée s’impose progressivement dans l’esprit de Cho Nam Joo. « On n’est pas si libres que ça, parce qu’on vit dans une société régie par des règles. Et c’est pour cette raison que le plus personnel devient le plus politique ». Une phrase qui résonne comme une clé de lecture de toute son œuvre.
Ainsi, cette réflexion permet à Cho Nam Joo d’aborder, sans détour, la question de la sororité. Pour elle, il ne s’agit pas simplement d’entraide ou d’« entre-soi », mais avant tout de visibilité. « La sororité et la solidarité, c’est de faire en sorte que les femmes soient présentes partout ». Une vision qui, en déplaçant le regard porté sur les femmes dans la société, dépasse les slogans pour interroger concrètement les structures sociales.
20 mars 2026, au centre culturel coréen de Paris, rencontre et interview en tête-à-tête avec l’autrice Cho Nam Joo. © Justine Houllé
Écrire sans transe, mais avec précision
Contrairement à l’image romantique de l’écrivain inspiré, Cho Nam Joo revendique une approche beaucoup plus méthodique. « Je fonctionne comme un bon soldat pour écrire », affirme-t-elle. Pas de transe ni d’élan mystique : dans le processus d’écriture de Cho Nam Joo, tout est structuré et pensé en amont. Une manière d’écrire qui peut surprendre, mais qui correspond parfaitement à son exigence.
Et pourtant, derrière cette rigueur, il y a une volonté claire : celle de provoquer des prises de conscience. En effet, depuis
Kim Jiyoung, née en 1982 (paru en Corée en 2016), l'œuvre de Cho Nam Joo a profondément marqué la société coréenne. « Autant critiqué qu’aimé », le roman a d’ailleurs contribué à faire évoluer les débats autour du féminisme et du mouvement #MeToo. Une loi inspirée du titre du roman et visant à lutter contre les discriminations à l’emploi a même été proposée... preuve de son impact au-delà du champ littéraire.
Pour autant, l’écrivaine coréenne reste mesurée quant à son rôle. « Avant, j’essayais de faire changer d’avis les gens. Maintenant, j’ai compris que ce changement passerait d’abord par moi. Sur les autres, je n’ai pas le contrôle ». Une façon de rappeler que l’écriture ne cherche pas à imposer une vision, mais plutôt à ouvrir un espace de réflexion... et rien que dans l’entourage masculin de l’écrivaine, les réactions très contrastées en témoignent ! Après la lecture de
Kim Jiyoung, née en 1982, certains « ont dit qu’ils comprenaient mieux les femmes », d’autres « ont remis en question leurs actes envers les femmes », d’autres encore « ont complètement coupé les ponts », se remémore Cho Nam Joo.
Une œuvre qui bouscule et qui résonne
En sortant de cette rencontre, difficile de ne pas être marquée par la portée de l'œuvre de Cho Nam Joo. Son écriture, à la fois directe et précise, met en lumière des réalités souvent invisibilisées. À travers la fiction, l’écrivaine parvient à montrer, sans détour, la complexité -et parfois la dureté- de la condition des femmes dans la société contemporaine.
Ce qui me frappe également, c’est le caractère profondément universel de ses récits. Les situations décrites, bien qu’ancrées dans le contexte coréen, trouvent un écho dans le monde entier. Elles interrogent, dérangent parfois, mais surtout, elles obligent à regarder autrement ce qui, malheureusement, peut aujourd’hui sembler ordinaire.
En tant que femme, il m’a été difficile de ne pas me sentir concernée par les événements évoqués dans
Kim Jiyoung, née en 1982 et dans
Miss Kim. Certains résonnent particulièrement, tant ils rappellent des expériences vécues ou observées. C’est sans doute là que réside la force de l’écriture de Cho Nam Joo : permettre à certaines de mettre des mots sur ce qu’elles ont vécu, tout en amenant d’autres à s’interroger sur leur propres comportements.
Sans jamais désigner frontalement de responsables, Cho Nam Joo parvient à mettre en lumière un système plus large, fortement ancré dans la société. À mes yeux, cette œuvre s’impose aujourd’hui comme une référence essentielle pour analyser les inégalités de genre... et constater à quel point nos sociétés continuent de les produire.
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