Avant de découvrir son visage, beaucoup ont d’abord rencontré une voix chantée. Celle de Jinu, personnage de KPop Demon Hunters, devenu en quelques mois l’une des figures les plus commentées parmi les productions récentes liées à la culture coréenne. Si la voix parlée du personnage est assurée par l’acteur Ahn Hyo-seop, ses chansons sont interprétées par Andrew Choi, artiste et auteur-compositeur actif dans l’industrie depuis plus d’une décennie.
Le succès du film a accompagné un phénomène particulier : une partie du public s’est attachée à un personnage avant même de connaître l’artiste qui lui donnait sa voix. Dans une industrie où l’image est souvent considérée comme indissociable de l’identité artistique, cette reconnaissance par le seul timbre vocal peut sembler inhabituelle. Andrew Choi lui-même le reconnaît. Lors de notre rencontre au festival K-Pop Revolution à Mayence, en Allemagne, il expliquait ne jamais avoir imaginé devenir « la voix d’un personnage fictif ».
« C’est une expérience assez particulière », confiait-il. « Mais d’une certaine manière, cela correspond aussi à ma personnalité. Je suis quelqu’un d’assez discret. »
Pendant longtemps, la K-pop s’est construite autour d’une logique profondément visuelle. Les fans reconnaissaient immédiatement un groupe à ses silhouettes, à ses chorégraphies ou à ses concepts. Les émissions musicales, les clips et les performances live occupaient une place centrale dans la découverte des artistes.
Avec des projets comme KPop Demon Hunters, cette logique commence pourtant à évoluer. La musique ne circule plus uniquement à travers des idols physiques ou des performances scéniques. Elle s’inscrit désormais dans des univers narratifs plus larges : animation, plateformes mondiales, personnages fictifs et récits hybrides mêlant musique et fiction.
Dans ce contexte, la voix devient elle aussi un vecteur d’attachement émotionnel. Beaucoup de spectateurs ont découvert Andrew Choi sans connaître son visage mais en associant immédiatement son timbre à Jinu. Une situation encore rare dans l’univers de la K-pop, où la visibilité publique fait souvent partie intégrante du métier.
Cette reconnaissance particulière semble d’ailleurs correspondre à la personnalité du chanteur. « Je suis très reconnaissant que les gens apprécient ma voix », expliquait-il. « Mais en même temps, c’est agréable de ne pas être reconnu dans la rue. Cela me permet de me déplacer librement, sans avoir à gérer cette attention en permanence. »
Cette phrase dit beaucoup de son parcours. Contrairement à de nombreux idols formés très jeunes pour évoluer sous les projecteurs, Andrew Choi s’est construit dans un espace beaucoup plus discret : celui des studios d’écriture et de composition.
Quand la K-pop dépasse la scène
Avant d’être associé à Jinu, Andrew Choi était déjà largement présent dans l’industrie musicale coréenne. Né en 1980 à Busan, il se fait connaître du grand public en terminant troisième de K-pop Star 2 avant de sortir son mini-album Love Was Enough en 2013. Mais c’est surtout comme auteur-compositeur qu’il construit sa carrière.
Entre 2011 et 2025, son nom apparaît dans les crédits de nombreux artistes majeurs de la K-pop, parmi lesquels BoA, TVXQ!, SHINee, EXO, Super Junior, Red Velvet, DAY6, WayV ou encore NCT 127.
Ce travail reste pourtant largement invisible pour le grand public. Les compositeurs participent directement à la construction sonore de la K-pop mais leurs noms demeurent souvent en arrière-plan. Andrew Choi insiste d’ailleurs sur l’importance de cette identité d’auteur-compositeur. « J’aime être reconnu comme auteur-compositeur », expliquait-il pendant notre échange. « Même quand je chante, l’écriture reste au cœur de ce que je fais. »
Son entrée dans l’industrie s’est elle-même construite presque par hasard. Alors qu’il avait abandonné l’idée de faire carrière dans la musique, il continuait à écrire pour lui-même. Un jour, un producteur entend l’une de ses démos enregistrées dans un studio et lui propose d’écrire sur une composition. Quelques semaines plus tard, la chanson est retenue pour SHINee.
Cette trajectoire progressive explique aussi son rapport particulier à la visibilité. « J’ai passé environ quinze ans enfermé en studio », raconte-t-il. « Quand on vit comme ça, on ne parle pas beaucoup aux gens et cela finit par influencer la manière dont on se construit. »
Cette longue période de travail dans l’ombre a façonné une approche très introspective de la musique, centrée sur l’écriture plus que sur l’exposition médiatique. C’est précisément ce contraste qui rend aujourd’hui son association avec Jinu particulièrement intéressante.
Des personnages fictifs, mais des émotions réelles
Si Jinu a autant marqué les spectateurs, ce n’est pas uniquement grâce à son esthétique ou à son rôle dans le récit. Le personnage touche aussi par sa fragilité émotionnelle. Lorsqu’on lui demande ce qu’il partage avec lui, Andrew Choi ne parle pas d’abord du charisme ou de l’apparence du personnage, mais du regret.
« Jinu porte beaucoup de regrets liés à certaines erreurs du passé », expliquait-il. « Je pense que c’est quelque chose de très humain. Nous avons tous des erreurs que nous aimerions effacer. »
Cette idée de culpabilité, de réparation et de rédemption traverse de nombreux récits coréens contemporains, qu’il s’agisse de dramas, de films ou même de certaines chansons de K-pop. Derrière les univers très visuels ou fantastiques, les personnages restent souvent construits autour de conflits émotionnels profondément humains.
C’est probablement ce qui explique l’attachement du public à Jinu. Même en tant que personnage fictif, il ne fonctionne pas seulement comme une figure idéalisée. Il porte une forme de vulnérabilité qui le rend immédiatement accessible.
Cette dimension émotionnelle est d’ailleurs renforcée par le travail vocal lui-même. Dans KPop Demon Hunters, les chansons ne servent pas uniquement d’accompagnement musical. Elles participent directement à la narration et à la construction psychologique des personnages, comme dans de nombreuses productions musicales coréennes où la chanson devient une extension de l’émotion.
Un projet pensé avec de vrais acteurs de la K-pop
L’un des aspects les plus intéressants de KPop Demon Hunters réside aussi dans la manière dont le projet s’est appuyé sur de véritables professionnels de l’industrie musicale coréenne. Andrew Choi n’est pas le seul artiste issu de la K-pop à avoir participé au projet.
L'autrice-compositrice et chanteuse Ejae, connue notamment pour avoir coécrit des titres comme Psycho de Red Velvet, Drama et Armageddon de aespa, ou encore des morceaux pour Twice et Le Sserafim, a également participé au projet dès ses premières étapes créatives. Ancien mentor d’Ejae au début de sa carrière d'autrice-compositrice, Andrew Choi a été recommandé par cette dernière lorsque l’équipe recherchait une voix pour enregistrer une démo.
À l’origine, il ne devait s’agir que d’une piste guide pour une chanson. « J’ai enregistré la démo puis je suis passé à autre chose », raconte-t-il. Plusieurs mois plus tard, il est finalement recontacté pour participer plus concrètement au projet en prêtant sa voix à l’un des personnages.
Cette manière de travailler reflète aussi la culture collaborative de la K-pop contemporaine. Derrière les groupes et les performances visibles, l’industrie repose sur des réseaux créatifs complexes où producteurs, auters-compositeurs, interprètes et directeurs artistiques construisent ensemble les projets.
Le succès international du film et les nombreuses récompenses reçues par sa bande-son ont encore renforcé cette visibilité. KPop Demon Hunters a notamment attiré l’attention pour sa capacité à mêler standards de l’animation internationale et codes émotionnels de la pop coréenne. Les chansons du film ont circulé bien au-delà du cadre du long-métrage lui-même, prolongeant la logique déjà présente dans la K-pop où musique et narration avancent souvent ensemble.
Cette réception s’est également traduite dans les charts et les cérémonies internationales. Le titre Golden, interprété par le groupe fictif Huntr/x, est devenu la première chanson de K-pop à remporter un Grammy Award, dans la catégorie Best Song Written for Visual Media. Le morceau a également remporté le Golden Globe et l’Oscar de la meilleure chanson originale, tout en atteignant les sommets des classements Billboard.
Le succès critique du film et de sa bande-son montre aussi à quel point les formats de diffusion de la culture coréenne continuent d’évoluer. Là où la K-pop s’est d’abord imposée par les performances scéniques et les groupes idols, des projets comme KPop Demon Hunters démontrent qu’elle peut désormais s’étendre à travers des formes hybrides mêlant animation, fiction et narration musicale.
De l’ombre à une nouvelle visibilité
Aujourd’hui, Andrew Choi continue de développer son propre répertoire en parallèle de son travail d'auteur-compositeur. Après Love Was Enough, il a récemment sorti les singles Under My Skin et Better With You, qui marquent une nouvelle étape dans son parcours d’interprète.
Cette visibilité nouvelle semble aussi modifier son rapport à la musique. « Je sais qu’un public plus jeune découvre aujourd’hui mon travail grâce au film », expliquait-il. « Cela m’amène à réfléchir davantage aux messages que je souhaite transmettre. »
Cette évolution raconte finalement quelque chose de plus large sur la K-pop actuelle. L’industrie ne repose plus uniquement sur des artistes visibles ou sur la scène elle-même. Elle fonctionne désormais comme un véritable écosystème narratif, où musique, fiction, animation et storytelling circulent ensemble.
Dans cette nouvelle configuration, Andrew Choi occupe une place singulière : celle d’un artiste longtemps resté dans l’ombre, devenu identifiable non pas d’abord par son visage, mais par une voix.
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