Par Angèle Behlouli
Jusqu’au 4 juin 2026, la galerie Goldshteyn-Saatort accueille « La Forteresse Douce », première exposition personnelle parisienne de Zipcy. Une étape importante pour l’artiste coréenne, déjà présentée à Paris en 2025 lors de l’exposition collective Figurabstra, consacrée aux dialogues entre figuration et abstraction.
Cette fois-ci, son univers prend pleinement possession de l’espace, dans une exposition pensée comme une immersion sensorielle où peinture, matière et émotion se répondent dans un équilibre délicat.
Exposition personnelle de Zipcy, « La Forteresse Douce », (Zipcy à droite), du 24 avril au 4 juin 2026. © Galerie Goldshteyn-Saatort
Zipcy, une peinture de l’intime
Depuis ses débuts comme illustratrice en 2009, Zipcy construit une œuvre traversée par les relations humaines, le désir et la vulnérabilité.
Son travail s’est d’abord fait connaître grâce à la série Touch, consacrée aux émotions des couples à travers le contact physique. Publiée dans plusieurs pays, cette série révélait déjà sa capacité à saisir à la fois la tension d’un geste sensuel et la délicatesse d’un abandon à l’autre.
Avec « La Forteresse Douce », l’artiste déploie un langage plastique plus ample, où l’intimité dépasse le cadre relationnel pour se recentrer sur la conscience de soi, dans un monde marqué par le chaos contemporain.
Couleurs vibrantes, silhouettes allongées, drapés foisonnants et motifs textiles composent une parenthèse enveloppante dans laquelle le regard finit par se perdre, ou plutôt s’abandonner.
Une matière qui prend vie
Zipcy mêle une esthétique inspirée du Sansuhwa, peinture traditionnelle coréenne de paysage, à une approche profondément contemporaine du corps et de la matière.
Issu des traditions picturales d’Asie de l’Est, le Sansuhwa ne cherche pas uniquement à représenter la nature de manière réaliste, mais plutôt à la penser comme un espace spirituel, où chaque élément existe dans une relation d’interdépendance.
Dans le travail de Zipcy, les corps et les motifs fonctionnent de la même manière : ils se prolongent, se confondent, deviennent indissociables. Les tissus envahissent la toile comme des paysages mouvants, tandis que les figures humaines émergent puis disparaissent dans cette profusion de formes et de textures. L’artiste compose ainsi des scènes où vulnérabilité et chaos coexistent avec douceur.
De gauche à droite : « Parallel Dream », « Azure Valleys », « Plush Sanctuary 1 » (2026) - Zipcy, « La Forteresse Douce », 2026. © Angèle Behlouli
L’utilisation du hanji, papier traditionnel coréen fabriqué à partir d’écorce de mûrier, participe fortement à cette sensation organique. Marouflé sur la toile, il apporte un relief presque vivant à la surface des œuvres. La peau et les draps semblent respirer. Chaque pli, chaque fragment de peau conserve un réalisme saisissant.
À cela s’ajoute un rapport très contemporain à l’image. Le passé d’illustratrice de Zipcy transparaît dans son traitement de la lumière, ses dégradés veloutés et ses camaïeux de roses. Mais loin de produire une esthétique lisse, cette délicatesse accentue au contraire la subtilité des corps représentés. Un regard légèrement absent, un éclat dans les yeux ou la douceur d’une carnation suffisent à faire basculer la scène dans une forme d’intimité troublante.
Détails des œuvres de Zipcy, « La Forteresse Douce », 2026. © Galerie Goldshteyn-Saatort
« La Forteresse Douce », entre refuge et enfermement
Cette fusion entre le corps et son environnement traverse toute l’exposition. Les figures flottent, se replient ou se dissimulent sous des couches de tissus qui deviennent autant des refuges que le reflet de ce qu’elles ressentent.
« In The Nest 1 » (2025), « In The Nest 2 » (2026) / Zipcy, La Forteresse Douce, 2026. © Angèle Behlouli
Dans la série In The Nest, les couvertures superposées évoquent à la fois le nid en tant que cocon mais aussi à travers l’enfermement. Les corps, recroquevillés dans des positions presque fœtales, semblent chercher une forme de sécurité primitive. Pourtant, cette protection finit peu à peu par produire une sensation d’étouffement. L’exposition interroge ainsi la double nature des espaces de réconfort : ce qui protège peut aussi isoler.
Les personnages de Zipcy apparaissent vulnérables, qu’ils soient nus, endormis, enlacés ou perdus sous des couches de tissus. Mais cette vulnérabilité n’a rien d’une faiblesse. L’artiste imagine au contraire une forme de résistance à travers cette douceur. La forteresse n’est plus une architecture rigide destinée à repousser l’extérieur, mais une protection construite à partir de matières, de sensations et d’émotions.
Le soir du vernissage, accompagné d’une performance de danse contemporaine, cet univers prenait une dimension presque physique. Les mouvements du danseur renforçaient la dimension immersive de l’exposition et la relation entre corps, geste et matière.
Performance de danse contemporaine, vernissage de l'exposition « La Forteresse Douce », 23 avril 2026. © Galerie Goldshteyn-Saatort
Avec « La Forteresse Douce », Zipcy propose une expérience plutôt qu’une narration linéaire. L’intime y est abordé de manière indirecte, à travers les matériaux, les textures et le traitement des corps. La composition et la matière deviennent les vecteurs principaux du propos, privilégiant une lecture introspective plutôt qu’un récit explicite.
L’exposition confirme également l’intérêt croissant du public français pour les pratiques artistiques coréennes contemporaines, entre héritage traditionnel et langage visuel moderne.
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