Capture d’écran de Geojimap. © Geojimap.com
Par Claire Taffard
Oubliez Naver Maps ou Kakao Maps deux minutes. Aujourd'hui, il y a une nouvelle carte qui cartonne à Séoul, et elle n'a pas été créée par un géant de la tech. Son nom ? 거지맵 (geojimap), qu'on peut traduire littéralement par « la carte des mendiants ».
Le concept est simple : recenser tous les restos de Corée où l’on peut encore s'en sortir pour moins de 10 000 wons (environ sept euros). Et il y a urgence. À Séoul, le prix moyen d'un simple kimchi jjigae frôle désormais les 8 700 wons, soit presque 3 000 wons de plus qu'il y a dix ans. Dans ce contexte, trouver un plat sous la barre des 10 000 wons, c'est presque un acte de résistance.
L'intelligence collective version génération MZ
J'ai découvert ce site par hasard sur les réseaux sociaux, intriguée par son nom un peu provocateur. Le fonctionnement est 100 % collaboratif. Ce sont les utilisateurs qui partagent leurs bonnes adresses, les menus et les prix. Les filtres sont clairs : moins de 5 000 wons, moins de 7 000, ou moins de 10 000. Point. Rien au-dessus.
Le site s'amuse d'ailleurs de sa propre situation, expliquant qu'il repose sur « l’intelligence collective et l’évaluation rigoureuse des mendiants ». Mais attention, pas question de manger n'importe quoi : la communauté exclut par exemple les plats trop riches en glucides et pauvres en protéines dès qu'on dépasse les 7 000 wons. L'objectif, c'est de manger pas cher, mais de manger correctement.
Sur le terrain : de la bonne affaire à la solidarité
Pour voir ce que ça donnait en vrai, je suis allée tester deux adresses de la carte, situées dans des quartiers étudiants. Je suis d'abord allée dans un petit resto de quartier près de l'université Sogang qui sert du budae jjigae (le ragoût de l'armée) et du tonkatsu (porc pané) pour seulement 5 000 wons. J’ai aussi testé un autre spot près d'Ewha qui propose un kimchi jjigae à... 3 000 wons. Oui, moins d'un tiers du prix moyen à Séoul.
Aux deux endroits, le même constat à l'heure du déjeuner : une petite file d'attente, des étudiants, mais aussi des travailleurs de tous âges, attablés en solo ou en petits groupes.
Le guide de survie ultime pour les expatriés et touristes
En prolongeant l'expérience, je me suis rendu compte que cette carte était une mine d'or pour un tout autre public : les étudiants internationaux et les voyageurs.
Quand on débarque à Séoul avec un budget limité, éviter les pièges à touristes hors de prix de Myeongdong ou d'Insadong relève parfois du parcours du combattant. Comme Geojimap est faite par et pour des locaux, elle vous emmène là où les guides en anglais ne vont jamais : des bouis-bouis de quartier, des comptoirs sans enseigne flashy, de la vraie cuisine de tous les jours. Pour un étudiant en échange à Yonsei ou Korea University, c’est la porte d'entrée parfaite dans la Corée authentique. Et à ce prix-là, on ose tester des plats plus intimidants (comme les soupes d'os ou les abats) sans prendre de risque pour son portefeuille.
En Corée, face à la crise, on cartographie
Au-delà des économies, cette carte dit quelque chose de très fort sur la Corée actuelle. Interrogé par le Seoul Economic Daily, le professeur Choi Cheol, de l'université Sookmyung, explique que le seuil psychologique du « pas cher » a explosé : il était à 1 000 wons à la grande époque des magasins Daiso, il tourne aujourd'hui autour de 5 000 wons.
En venant de France, où le débat sur l'inflation est ultra-politisé, médiatisé et souvent synonyme de blocages ou de manifestations, la réponse coréenne me frappe par son pragmatisme. Pas de syndicats, pas de grands discours. Face à la crise, la jeune génération ne manifeste pas : elle s'organise, elle code, et elle cartographie. Et par ricochet, elle offre aux étrangers un accès direct à une Corée préservée de l'inflation.
Présents partout à travers le monde, les journalistes honoraires de Korea.net ont pour mission de faire connaître et partager leur passion de la Corée et de la culture coréenne au plus grand nombre.
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