Dans un festival consacré à la culture coréenne, je m’attendais à croiser des albums, des chorégraphies, des stands de nourriture, de beauté ou de produits dérivés. Je m’attendais moins à m’arrêter devant un stand consacré à l’empreinte carbone, aux déchets plastiques et aux métiers de l’environnement.
C’est pourtant ce qui m’est arrivé en découvrant l’association Terr’Elles lors du festival Chingu Wave, à Aubagne. Au milieu de l’effervescence du festival, son stand proposait de regarder la K-pop autrement. Non pas comme une passion à culpabiliser mais comme un point de départ pour réfléchir à nos façons de produire, d’acheter, de collectionner et d’aimer la culture.
Face à moi, Karine, présidente de l’association, résume très simplement l’esprit de cette démarche : « Il ne s’agit pas de dire : on ne fait plus de K-pop, on ne fait plus de concerts, on ne fait plus de cinéma. Ce n’est pas ça. Il s’agit de le faire différemment. »
Cette phrase m’a semblé essentielle. Elle évite le piège du discours moralisateur. Elle ne demande pas aux fans d’aimer moins la K-pop. Elle invite plutôt à l’aimer avec plus de conscience.
Une association née autour des métiers de l’environnement
Terr’Elles ne vient pas du monde de la K-pop. L’association travaille d’abord sur la place des femmes dans les métiers de l’environnement et sur l’orientation des jeunes filles vers ces secteurs.
« Beaucoup de jeunes filles pensent qu’il faut forcément faire des études scientifiques pour travailler dans l’environnement. Nous voulons leur dire que non, on peut faire autrement », explique Karine.
Ce qui m’a intéressée, c’est justement ce déplacement. Sur ce stand, la K-pop n’était pas seulement un sujet de divertissement. Elle devenait un outil pédagogique. À partir d’objets très familiers aux fans, comme les albums, photocards, t-shirts, goodies, concerts, l’association ouvrait une discussion sur des métiers que l’on associe rarement à la culture populaire : éco-conception, économie circulaire, gestion des déchets, RSE, logistique responsable ou organisation d’événements durables.
Autrement dit, l’environnement n’était plus présenté comme un domaine lointain, réservé aux scientifiques ou aux ingénieurs. Il apparaissait là où on ne l’attend pas toujours, dans la musique, le cinéma, les festivals, le spectacle vivant et les objets que les fans tiennent entre leurs mains.
EKoPop Planète, quand les fandoms passent à l’action
Cette démarche porte un nom : Eko-Pop Planète.
Sur son site, Terr’Elles présente Eko-Pop Planète comme une action destinée à mobiliser « l’énergie et la créativité » des fandoms français de K-pop pour sensibiliser, agir et s’engager en faveur de la transition écologique. L’initiative met en lumière l’impact environnemental de la K-pop (production d’albums, merchandising, transports, déchets plastiques), tout en encourageant des gestes concrets, comme les achat responsable, le recyclage, la mutualisation des commandes ou événements écoresponsables.
L’action est née de l’initiative de Karine, elle-même fan de K-pop. En prenant conscience des impacts liés à cet univers culturel qu’elle affectionne, elle a souhaité transformer cette prise de conscience en levier collectif. Eko-Pop Planète s’inspire également du réseau coréen Kpop4theplanet, qui mobilise déjà des fans autour des enjeux climatiques, principalement en Asie.
Ce lien m’a semblé important. Il montre que la réflexion écologique autour de la K-pop ne vient pas seulement de l’extérieur de l’industrie ou de personnes qui la regarderaient avec distance. Elle vient aussi de fans. Des personnes qui aiment cette culture, qui la connaissent de l’intérieur, et qui veulent justement l’aider à évoluer.
Derrière les albums, une empreinte matérielle
Comme beaucoup de fans, je connais le plaisir d’un album physique. L’objet que l’on ouvre, le livret que l’on feuillette, la photocard que l’on découvre, la version que l’on choisit parfois autant pour son esthétique que pour son contenu. Dans la K-pop, l’album n’est pas seulement un support musical. C’est une expérience.
Mais le stand de Terr’Elles m’a invitée à regarder ce que l’on oublie parfois derrière cette expérience. Le papier, le plastique, les emballages, le transport puis la fin de vie de ces objets.
À l’échelle de la K-pop, les volumes donnent le vertige. Selon l’IFPI, l’album FML de Seventeen a été l’album le plus vendu au monde en 2023, avec 6,4 millions d’unités. Cette réussite dit beaucoup de la puissance internationale de la K-pop. Elle rappelle aussi que l’objet physique reste central dans son économie, alors même que la musique se consomme aujourd’hui massivement en streaming.
Karine avançait également sur son stand un chiffre frappant. Environ 250 millions de CD de K-pop vendus en 2024, avec une forte progression. Elle soulignait aussi que certains supports sont composés en grande partie de polycarbonate, une matière plastique difficile à recycler. L’idée générale est claire. Lorsqu’un objet est produit à très grande échelle, son impact ne peut plus être ignoré.
La question devient encore plus concrète avec les albums déclinés en plusieurs versions. Dans la K-pop, un même disque peut exister en quatre, cinq, parfois davantage de versions différentes, avec des visuels, des livrets ou des photocards qui varient.
« Quand un album existe en plusieurs versions, avec des couleurs et des contenus différents, on peut se demander si l’on a vraiment besoin du CD présent dans tous les exemplaires », explique Karine.
Cette remarque m’a touchée parce qu’elle parle directement aux fans. Acheter plusieurs versions d’un album, ce n’est pas seulement consommer. C’est soutenir un artiste, participer à une sortie, collectionner, espérer une photocard précise, parfois se sentir pleinement partie prenante d’un comeback. Il serait donc trop simple de juger ces pratiques de l’extérieur. Mais il devient nécessaire de se demander comment elles pourraient évoluer.
Le concert, entre souvenir inoubliable et impact invisible
L’impact environnemental ne s’arrête pas aux albums. Il se joue aussi dans les concerts.
Pour un fan, un concert est souvent un moment rare. On attend une tournée pendant des mois, parfois des années. On voyage, on retrouve d’autres fans, on chante ensemble, on vit une émotion qu’aucune vidéo ne remplace. Je comprends parfaitement cette attente, parce que sa capacité à créer du collectif est aussi ce qui fait la force de la K-pop.
Mais derrière cette émotion, il existe aussi une logistique considérable. Les scènes, les écrans, les lumières, les décors, les déplacements des artistes, des équipes techniques et du public, l’énergie consommée, les déchets produits sur place. Tout cela a un coût environnemental.
Sur son stand, Terr’Elles présentait l’exemple d’une tournée internationale de 70 dates dans 34 villes, dont l’empreinte carbone atteindrait un niveau très élevé lorsque l’on additionne transports, infrastructures, énergie, électricité et déchets. Karine insistait notamment sur le poids des déplacements en avion, incontournable dans les grandes tournées mondiales.
Là encore, l’objectif n’est pas de dire qu’il faudrait arrêter les concerts. Ce serait irréaliste, et surtout contraire à ce que représente la musique pour les fans. La vraie question est plutôt de comment organiser autrement.
Peut-on mutualiser certains équipements ? Utiliser davantage de matériel local ? Réduire les déchets sur place ? Mieux penser les transports publics autour des salles ? Limiter certains emballages ? Prévoir l’impact environnemental d’un événement dès sa conception, au lieu d’y penser une fois que tout est déjà décidé ?
« Quand on prévoit un tournage ou un événement, on peut intégrer dès le départ l’impact environnemental : la gestion des décors, des déchets, de l’énergie ou du matériel utilisé », explique Karine.
Cette phrase ouvre une piste plus large. L’écologie ne doit pas arriver après la culture, comme une contrainte qui viendrait tout compliquer. Elle peut faire partie du processus dès le départ.
Des objets de fans aux métiers de demain
Ce qui m’a également intéressée dans la présentation de Terr’Elles, c’est le lien entre la K-pop et les métiers de demain.
Karine parlait notamment du rôle des éco-concepteurs. Dans le merchandising, leur travail consiste à penser un produit dès sa création, depuis ses matériaux, son usage, son transport jusqu’à son recyclage, sa durée de vie.
« L’éco-concepteur pense le produit du début jusqu’à la fin de sa vie, avec un minimum d’impact sur la planète », explique-t-elle.
Cette idée change la manière de regarder un t-shirt de concert, un coffret d’album, une photocard, une poupée collector ou un accessoire de scène. Chacun de ces objets pourrait être conçu différemment, avec des matériaux recyclés, recyclables, moins d’emballages ou une production plus cohérente.
Terr’Elles présentait aussi d’autres domaines, comme le management environnemental, la RSE, l’économie circulaire, la gestion des déchets, le réemploi des décors, la coordination d’événements responsables. Derrière un concert ou un album, il existe toute une chaîne de décisions. Et à chaque étape, des professionnels peuvent agir.
Pour les jeunes femmes auxquelles l’association s’adresse, ce message est précieux. Il montre que les métiers de l’environnement ne se limitent pas aux laboratoires ou aux bureaux d’études. Ils existent aussi dans la communication, le design, la logistique, l’événementiel, la mode, la musique et la production artistique.
Une fan de K-pop peut donc découvrir, à travers sa passion, des métiers auxquels elle n’aurait peut-être jamais pensé. C’est là que la démarche devient particulièrement intéressante puisqu’elle ne se contente pas d’alerter. Elle ouvre des possibilités.
Les fans, une force collective
Terr’Elles insiste aussi sur l’une des grandes forces de la K-pop, la capacité des fandoms à se mobiliser. Les communautés de fans sont souvent capables de s’organiser très vite, de relayer des campagnes, de collecter des fonds, de porter des messages et de faire circuler des idées à l’échelle internationale. Cette force collective est parfois moquée ou mal comprise. Pourtant, elle peut devenir un vrai levier d’action.
Eko-Pop Planète repose justement sur cette énergie. Les fans peuvent ainsi devenir une force de changement, aux côtés des professionnels de l’industrie. Acheter autrement, mutualiser des commandes, privilégier la seconde main, échanger plutôt qu’accumuler, organiser des actions de recyclage ou encourager des événements plus responsables peut sembler modeste à l’échelle individuelle, mais prend une autre force lorsque ces gestes sont portés collectivement.
Et surtout, ils peuvent envoyer un signal aux agences, aux marques, aux organisateurs et aux fabricants. Car l’industrie culturelle évolue aussi sous l’effet des attentes de son public.
Aimer la K-pop autrement
En quittant le stand de Terr’Elles, je n’ai pas eu le sentiment qu’on m’avait demandé d’aimer moins la K-pop. Au contraire. J’ai plutôt eu l’impression qu’on m’invitait à l’aimer autrement.
Un album n’est pas seulement un souvenir. Un lightstick n’est pas seulement un objet de concert. Un t-shirt n’est pas seulement un produit dérivé. Tous racontent aussi une chaîne de fabrication, des matériaux, des transports, des choix industriels et donc des possibilités de changement.
C’est peut-être là que la K-pop peut devenir un terrain de réflexion passionnant. Parce qu’elle touche des millions de personnes, parce qu’elle circule dans le monde entier, parce qu’elle mobilise des communautés très actives, elle peut aussi devenir un laboratoire de pratiques plus responsables.
Terr’Elles ne prétend pas avoir toutes les réponses. Avec Eko-Pop Planète, l’association rappelle que les métiers de l’environnement existent partout, y compris là où on ne les attend pas. Dans les festivals, les concerts, les tournages, le merchandising, la communication et les objets que les fans tiennent entre leurs mains.
Et si la K-pop nous apprenait aussi cela ? Que l’on peut continuer à célébrer ce que l’on aime, tout en apprenant à le faire différemment.
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