La plage de Minmoru, sur l’île de Seongmodo. © Comté de Ganghwa
Par Nicole Bergeaud
Avant d’atterrir à Incheon, on survole une multitude d’îles auxquelles peu de voyageurs prêtent attention. Pourtant, Ganghwa et Seongmodo méritent largement le détour. Entre vestiges historiques, marchés traditionnels, temples accrochés à la montagne et littoral rythmé par les marées, ces deux îles situées face à la Corée du Nord dévoilent une facette de la Corée que l’on découvre rarement lors d’un premier voyage. Tombée sous le charme de la région en 2024, j’y suis naturellement retournée l’année suivante pour prendre le temps de les explorer.
Ganghwa, une île dont l'histoire est intimement liée à celle de la Corée
Lorsque les armées mongoles envahirent le royaume de Goryeo au 13e siècle, la cour royale quitta sa capitale, l’actuelle Kaesong en Corée du Nord, pour se réfugier sur l’île. Protégée par la mer et les puissantes marées de la côte ouest, Ganghwa constituait alors un refuge difficile à atteindre. Plus tard, sous la dynastie Joseon, elle devint un élément essentiel du dispositif de défense de Hanyang, l’actuelle Séoul.
En parcourant l’île, on comprend vite pourquoi. Les nombreuses fortifications encore visibles aujourd’hui témoignent de cette importance stratégique. Désormais reliée au continent par un pont, Ganghwa est pourtant restée étonnamment préservée.
Pour mieux comprendre le rôle qu’a joué l’île dans l’histoire coréenne, je recommande de commencer soit par le palais, soit par le musée.
Beaucoup plus petit que celui de Séoul, le palais se visite en une heure. Le calme des lieux contraste avec leur importance historique. Difficile d’imaginer que ce lieu était le centre politique du royaume durant une des périodes les plus mouvementées de son histoire.
Grâce à ses collections archéologiques et historiques, le musée retrace l’occupation humaine de l’île depuis la préhistoire jusqu’à l’époque moderne. C’est une excellente introduction.
Alors que la France et la Corée célèbrent cette année les 140 ans de la signature de leur traité d’amitié, l'une des salles du musée rappelle une page plus mouvementée de notre histoire commune. En 1866, une expédition militaire française menée par l’amiral Roze débarqua sur l’île dans un contexte de fortes tensions diplomatiques. Au cours de cette opération, les Uigwe, de précieux manuscrits royaux de la dynastie Joseon, furent emportés en France. Richement illustrés, ces ouvrages décrivent avec une remarquable précision les cérémonies de la cour, les mariages royaux, les funérailles, les constructions de palais et de nombreux événements officiels. Après de longues négociations, les 297 volumes retrouvèrent finalement la Corée en 2011.
C’est en découvrant l’histoire des Uigwe que j’ai entendu parler de Ganghwa pour la première fois. Ce n’est qu’en visitant l’île que j’ai réalisé qu’elle avait bien plus à offrir.
Les dolmens de Ganghwa. © Comté de Ganghwa
Juste à côté du musée se trouvent les célèbres dolmens de Ganghwa, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. Saviez-vous que la Corée abrite l’une des plus importantes concentrations de dolmens au monde ?
Si vous aimez marcher, le mont Manisan est l’une des excursions les plus emblématiques de Ganghwa. Son sommet abrite le Chamseongdan, un ancien autel de pierre associé à la légende de Dangun, fondateur mythique de la Corée. Pour les Coréens, le mont Manisan est bien plus qu’un simple site de randonnée. Son histoire appartient au mythe fondateur que tous les Coréens connaissent. Ce lieu occupe une place particulière dans l’imaginaire collectif et donne une dimension supplémentaire à l’ascension qui est récompensée par une vue spectaculaire.
Le Chamseongdan de Manisan sur Ganghwa. © Comté de Ganghwa
Grâce à son climat marqué par quatre saisons distinctes, à ses terres fertiles et à la qualité de ses ressources en eau, Ganghwa est réputée pour son agriculture. Les champs que l’on aperçoit partout sur l’île produisent du riz, du ginseng et de nombreux légumes.
Les marées y sont parmi les plus importantes au monde et les produits de la mer sont omniprésents. Sur les marchés, les étals regorgent de poissons fraîchement pêchés ou séchés, de crabes et de fruits de mer. J’ai beaucoup aimé le marché aux poissons du petit port d’Oepo où j’ai vu de longues rangées de poissons qui séchaient au soleil le long du quai. J’en ai emporté dans mes bagages.
À Oepo, on est à des années-lumière des marchés touristiques de Séoul. Ici l’on croise avant tout des habitants venus faire leurs courses.
Sur le marché du port d'Oepo, à Ganghwa, en novembre 2025. © Nicole Bergeaud
Construit à l’endroit où les fleuves Hangang et Imjingang rejoignent la mer, le pavillon de Yeonmijeong, dont le nom signifie « la queue de l’hirondelle », offre un panorama exceptionnel sur les deux Corées. Autrefois, les bateaux y attendaient les conditions favorables avant de poursuivre leur route vers Hanyang. Ici, tout semble calme et paisible, pourtant, juste à côté se trouve la zone démilitarisée.
Le pavillon Yeonmijeong et la vue sur la Corée du Nord, en novembre 2025. © Nicole Bergeaud
Comme beaucoup, lors de mon premier séjour en Corée, j’ai fait l’excursion touristique en bus jusqu’à Paju. Ganghwa offre une alternative beaucoup plus confidentielle, à condition d’avoir une voiture, car très peu d’agences la proposent.
Un peu par hasard, en passant devant le poste militaire, nous avons décidé de tenter notre chance. Après avoir montré nos passeports et répondu à quelques questions, les militaires nous ont autorisés à passer et à continuer sur la route bordée de barbelés et de miradors. C’est impressionnant. Quelques kilomètres plus loin se trouve l’Observatoire de la Paix, un grand bâtiment moderne dont la terrasse domine le fleuve. Des télescopes permettent d’observer la campagne nord-coréenne située à moins de deux kilomètres. Voir la Corée du Nord de mes yeux ne faisait pas partie de mes projets de voyage. C’est probablement l’un des souvenirs les plus marquants. On a beau avoir lu des livres et vu des documentaires, se retrouver face à ce pays si proche et pourtant inaccessible provoque une émotion difficile à expliquer.
Ici, les visiteurs sont surtout coréens, souvent en famille ou entre amis. Le calme contraste avec la proximité immédiate de la frontière.
L’Art Factory Charmgiroom, à Ganghwa. © Nicole Bergeaud
Perdue au milieu des champs, l’Art Factory Charmgiroom, cette ancienne usine d’huile de sésame, autrefois l’une des plus importantes de Corée, a été transformée en un vaste espace culturel consacré à l’art immersif dans plusieurs espaces d’exposition. On y trouve même une grande piste de roller, un beau café et un sentier qui fait le tour de l’ancienne usine.
Le contraste entre le passé industriel, l’environnement agricole et les impressionnantes installations numériques vaut largement le détour.
L’île de Seongmodo, le charme du bout du monde
Longtemps isolée, Seongmodo est aujourd'hui reliée à Ganghwa par un pont. Dès qu'on le franchit, on change de rythme.
C’est grâce au site Visit Korea que j’ai découvert notre hébergement,
Beautiful House at Sunset. Les photos m’avaient fait rêver, je n’ai pas été déçue. Cette pension de style traditionnel, surplombant la mer, propose un hébergement simple mais confortable dans de petites maisons en bois. Toutes les chambres disposent d’une terrasse d’où l’on peut admirer les marées et les couchers de soleil. Il y a même un espace barbecue digne d’un K-drama, au milieu d’une superbe végétation. L’accueil est chaleureux et les tarifs très raisonnables. Personne ne parle anglais, mais avec l’aide de Papago et un peu de bonne volonté, ce n’est pas vraiment un problème.
À quelques minutes de notre hébergement, les sources thermales minérales face à la mer, ces bains non mixtes au prix modeste, constituent l’endroit idéal pour se détendre après une journée de visites. Le personnel, qui ne parle pas anglais, est très accueillant et nous a gentiment montré comment utiliser les bains. En été, il y a de grands bassins face à la mer pour les familles et les enfants.
Impossible de quitter Seongmodo sans visiter le temple Bomunsa. L’ascension se fait à pied sur les marches taillées dans la pierre. La montée relativement courte prends environ trente minutes. À l’arrivée, on admire le célèbre Bouddha taillé dans la roche face à la mer. Le panorama est spectaculaire.
Seongmodo, la montée et la vue depuis le temple Bomunsa, en novembre 2025. © Nicole Bergeaud
Au pied du temple, face à la mer, j’ai découvert un restaurant familial (춘하추동) qui est une vraie pépite. On y déguste du crabe bleu, la spécialité locale, mais aussi un excellent maquereau grillé ou un bibimbap généreux, tous les plats sont accompagnés d’une impressionnante variété de banchan. L’accueil chaleureux de la famille qui tient l’établissement a largement contribué à rendre ces repas inoubliables.
Enfin, Minmeoru est la seule plage touristique de Seongmodo. Elle offre un magnifique panorama sur la mer de l’Ouest, particulièrement au coucher de soleil.
En conclusion, derrière l’image moderne du pays se cache une Corée plus discrète, où l’histoire, la nature et les traditions occupent encore une place essentielle.
Il suffit de s’éloigner un peu de Séoul pour découvrir certains des plus beaux trésors du pays. Ganghwa et Seongmodo en font incontestablement partie.
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