Par Lantou Onirina
Lorsqu'on prépare un premier voyage à Séoul, certains quartiers s'imposent presque naturellement. Les palais royaux, les ruelles de Bukchon Hanok Village, les enseignes lumineuses de Myeongdong ou encore les cafés branchés de Seongsu figurent parmi les étapes incontournables de nombreux visiteurs.
Mais une ville ne se résume jamais à ses lieux les plus célèbres.
Et si l'on ralentissait ?
Pour cette journée, j'avais envie d'essayer autre chose. L'idée n'était pas de collectionner les monuments ou de chercher les adresses les plus populaires sur les réseaux sociaux mais simplement de passer quelques heures dans un quartier où les habitants vivent leur quotidien. Observer les commerçants ouvrir leurs boutiques, les familles profiter d'un parc, les collègues partager leur déjeuner ou les joggeurs terminer leur journée autour d'un lac.
Mon choix s'est porté sur Songpa-gu, à l'est de Séoul. Connu pour accueillir le Parc olympique et le lac Seokchon, le quartier cache aussi des marchés traditionnels, des restaurants inconnus des touristes et de vastes espaces verts qui offrent une autre manière de découvrir la capitale.
Le programme est simple : commencer par le Bangi Traditional Market, rejoindre ensuite Olympic Park, déjeuner dans une adresse spécialisée dans les huîtres avant de terminer la journée au bord du lac Seokchon. Une promenade d'une demi-journée qui invite surtout à ralentir.
Commencer la journée au Bangi Traditional Market
Quelques minutes après être sorti du métro, le rythme change déjà. Nous avons l’impression de détonner, étant les deux seules touristes dans la rue sur tout le trajet jusqu’au marché. Peu d’étrangers mais aussi rarement de menus ou étiquettes traduits en anglais dans les vitrines.
Au Bangi Traditional Market, les touristes sont encore plus rares. Les allées sont animées par les habitants du quartier qui viennent acheter leurs légumes, leur poisson ou quelques plats préparés pour le déjeuner. Les commerçants saluent leurs clients habituels, les odeurs de cuisine se mélangent à celles des fruits fraîchement découpés et les conversations résonnent d'une échoppe à l'autre. On nous salue d’emblée en coréen.
Contrairement aux marchés devenus incontournables pour les visiteurs étrangers, Bangi conserve une atmosphère très locale. Ici, personne ne semble pressé de prendre une photo avant de repartir. Les sacs de courses se remplissent, les repas se préparent, les enfants accompagnent leurs parents entre les étals.
Pour un visiteur, c'est aussi un formidable terrain d'observation. Certains produits sont immédiatement reconnaissables, d'autres beaucoup moins. Des légumes ou fruits inconnus, des poissons dont on ignore le nom, des accompagnements soigneusement alignés dans de petits contenants… Chaque stand rappelle à quel point la cuisine coréenne dépasse largement les quelques spécialités les plus célèbres à l'international.
Commencer la journée ici permet surtout de prendre le pouls du quartier. Avant les grands espaces du parc ou la promenade au bord du lac, Songpa se découvre d'abord à travers celles et ceux qui y vivent.
Au marché traditionnel de Bangi. © Lantou Onirina
Olympic Park, entre histoire et nature
Quelques minutes de marche suffisent pour rejoindre Olympic Park.
Le contraste avec le marché est immédiat.
L'agitation laisse place à de larges pelouses, des arbres centenaires, des œuvres d'art contemporaines et de longues allées où se croisent cyclistes, promeneurs et familles venues profiter d'un après-midi en plein air. Plus qu'un simple parc, le site est devenu l'un des grands poumons verts de l'est de Séoul.
À première vue, son nom évoque naturellement les Jeux olympiques de 1988. Pourtant, son histoire commence bien avant cet événement. Et je ne saurais vous conseiller de vous rendre dans le bâtiment de l’office du tourisme. Nous y avons rencontré une personne intarissable sur le parc et ses anecdotes historiques. Un vrai must.
Au cœur du parc se trouvent les vestiges de Mongchontoseong, une ancienne forteresse construite sous le royaume de Baekje. Ses remparts de terre rappellent qu'avant les immeubles, les installations sportives et les gratte-ciels de la capitale, cette partie de Séoul occupait déjà une place importante dans l'histoire de la péninsule.
Cette cohabitation entre patrimoine ancien et équipements modernes résume assez bien l'identité du quartier. En quelques centaines de mètres, on passe d'un site archéologique à une sculpture monumentale, puis à une prairie où des enfants jouent au ballon pendant que des retraités discutent ou jouent à des jeux de société à l'ombre des arbres.
Olympic Park est avant tout un lieu de vie. Certains viennent y courir, d'autres lire un livre sur l'herbe, faire du vélo ou simplement marcher sans objectif particulier.
Un arbre solitaire, installé au sommet d'une petite colline, est devenu l'un des symboles du parc. Très apprécié des photographes, il attire également de nombreux jeunes mariés venus réaliser leurs photos de mariage. À différents moments de la journée, il n'est pas rare d'apercevoir robes blanches et costumes noirs se détacher sur le vert de la pelouse.
L'arbre solitaire à l'Olympic Park. © Lantou Onirina
Les pavés de Paris… à Séoul
Olympic Park réserve aussi quelques surprises.
Derrière la World Peace Gate se cache un monument que beaucoup de visiteurs traversent sans vraiment s'y arrêter. Pourtant, il raconte une histoire étonnante.
À l'occasion des Jeux olympiques de Séoul en 1988, un Stone Festival a été organisé selon une tradition coréenne. Les délégations participantes étaient invitées à apporter une pierre représentative de leur pays. Toutes ont ensuite été réunies afin de symboliser l'unité des nations et de souhaiter le bon déroulement des Jeux.
En s'approchant, on découvre les noms des pays gravés autour du monument. La France y est représentée d'une manière assez inattendue : par des pavés de Paris, toujours visibles aujourd'hui parmi les pierres venues du monde entier.
Je me suis alors amusée à chercher Madagascar. Sans succès. Impossible de ne pas repenser au drama
Reply 1988, où Deoksun se prépare pendant des semaines à porter le panneau de la délégation malgache avant d'apprendre que le pays s'est retiré des Jeux au dernier moment. La série s'appuie ici sur un fait historique : Madagascar n'a finalement pas participé aux Jeux de Séoul de 1988. Est-ce pour cette raison que je n'ai trouvé aucune pierre à son nom ? Je n'en ai pas la certitude. J'aurais pourtant aimé découvrir un morceau de mon pays d'origine, réputé pour la richesse exceptionnelle de ses pierres précieuses.
Une anecdote discrète, presque cachée dans l'immensité du parc, qui rappelle combien les Jeux olympiques de 1988 ont marqué l'ouverture internationale de la Corée.
Plusieurs visiteurs s'arrêtent quelques instants devant ces pierres. Certains prennent le temps de retrouver leur pays, d'autres suivent une tradition locale consistant à formuler un vœu avant de poursuivre leur promenade.
Et c'est peut-être cela qui résume le mieux Olympic Park. Un lieu où l'on vient autant pour marcher quelques kilomètres que pour découvrir, presque par hasard, de petites histoires qui racontent la grande.
La plaque française posée lors des Jeux Olympiques de 1988. © Lantou Onirina
Une pause déjeuner aux saveurs iodées
Après plusieurs kilomètres de marche, l'heure est venue de faire une pause.
À quelques minutes d'Olympic Park, Daehyeon Gulgukbap propose une spécialité bien différente de l'image que beaucoup de visiteurs se font de la cuisine coréenne. Ici, les huîtres sont à l'honneur.
Mais la vraie surprise est venue des jeon de courgette. Légèrement croustillants à l'extérieur, moelleux à cœur, ils accompagnaient parfaitement les autres plats et sont rapidement devenus mon coup de cœur du déjeuner. Une nouvelle preuve que les meilleures découvertes culinaires sont parfois celles que l'on n'avait pas prévues.
Soupe de riz aux huîtres, huîtres cuisinées ou encore galettes salées, la carte rappelle que la gastronomie coréenne ne se résume pas au barbecue ou au poulet frit. Chaque région du pays possède ses propres spécialités et les produits de la mer occupent une place importante dans de nombreuses cuisines locales.
Le restaurant est essentiellement fréquenté par une clientèle du quartier. Une scène simple, presque ordinaire, qui s'accorde parfaitement avec l'esprit de cette promenade : découvrir Songpa non pas comme une succession d'attractions mais comme un quartier où la vie suit son cours.
Légumes, huîtres, algues sur un lit de riz et arrosés d'une sauce excellente. © Lantou Onirina
Terminer la journée au bord du lac Seokchon
Après le déjeuner, il suffit de quelques minutes de marche pour rejoindre le lac Seokchon, l'un des lieux les plus appréciés des habitants de Songpa. Si le lac est particulièrement connu au printemps pour ses cerisiers en fleurs, il conserve son charme tout au long de l'année.
Les immeubles modernes de Jamsil se reflètent dans l'eau tandis qu'une large promenade fait le tour du lac. Très vite, le rythme change une nouvelle fois. Ici, on ne vient pas forcément pour visiter, mais simplement pour profiter de la fin de journée.
Des joggeurs enchaînent les tours du lac, des familles s'arrêtent sur les bancs, des couples marchent tranquillement côte à côte. Certains promènent leur chien, d'autres discutent en regardant les derniers rayons du soleil illuminer les immeubles voisins.
Au fil de la promenade, le parc réserve aussi quelques surprises. Un peu plus loin, une scène attire notre attention. Plusieurs personnes âgées marchent pieds nus sur un parcours d'argile aménagé dans le parc. Intrigués, nous observons la scène de loin avant d'apercevoir un panneau expliquant les règles d'utilisation de cet espace dédié à la marche pieds nus (maenbal geotgi), une pratique de bien-être de plus en plus populaire en Corée. Les adeptes lui prêtent de nombreux bienfaits, notamment une meilleure circulation sanguine, une stimulation des points de pression des pieds et une agréable sensation de détente au contact de l'argile. Cette fois, nous nous sommes contentés de regarder. Mais il y a de fortes chances que nous revenions un jour… chaussures à la main.
Le maenbal geotgi, à Séoul. © Lantou Onirina
Les Cubic, le fandom de Going Seventeen, reconnaîtront peut-être eux aussi certains paysages. Les abords du lac ont servi de décor à l'un des épisodes de l'émission, dans lequel S.Coups, Jeonghan, Joshua et Jun doivent relever une série de défis proposés par des promeneurs abordés au hasard. Une façon amusante de découvrir le quartier… et de constater que, loin de la scène, les membres de Seventeen profitent eux aussi des mêmes espaces que les habitants. Cette proximité avec le quotidien est sans doute ce qui rend Seokchon Lake si agréable. On y vient pour courir, discuter, tourner des émissions… ou simplement profiter d'une promenade au bord de l'eau.
C'est également à Seokchon Lake que notre impression du quartier commence à évoluer. Jusqu'alors, du Bangi Traditional Market à Olympic Park en passant par le déjeuner, nous avions surtout croisé des habitants. Les touristes semblaient presque absents du paysage. Autour du lac, en revanche, les langues étrangères deviennent plus nombreuses et les appareils photo réapparaissent. Le lieu est plus connu, plus fréquenté, mais il conserve malgré tout cette atmosphère détendue qui invite à prendre son temps.
En quittant Songpa, je repense au pari que je m'étais lancé quelques heures plus tôt : découvrir un autre visage de Séoul. Celui des habitants plutôt que celui des cartes postales.
Cette demi-journée ne m'a pas fait découvrir des lieux secrets. Bien au contraire. Le marché, Olympic Park ou Seokchon Lake sont connus des Séouliens depuis longtemps. Mais c'est précisément parce qu'ils font partie de leur quotidien qu'ils racontent une autre histoire de la capitale.
On y voit des commerçants installer leurs étals, des familles pique-niquer dans un parc, des jeunes mariés poser devant un arbre solitaire, des employés partager leur déjeuner ou des voisins se retrouver pour une promenade en fin de journée.
Il existe sans doute mille façons de visiter Séoul. Celle-ci m'a rappelé qu'il suffit parfois de changer de quartier et de ralentir le rythme pour découvrir une ville autrement.
Et c'est peut-être cela, le plus beau souvenir que je garderai de Songpa.
Le lac Seokchon. © Lantou Onirina
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