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06.07.2026

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Affiche officielle du programme Les Belles Heures des auteurs, au festival d’Avignon 2026. © Festival d'Avignon / Artcena

Affiche officielle du programme Les Belles Heures des auteurs, au festival d’Avignon 2026. © Festival d'Avignon / Artcena



Par Camille Claisse

Cette année, la langue invitée au festival d'Avignon 2026 est le coréen. Rappelons que l'année 2026 marque également le 140e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Corée ! C'est dans ce contexte de rapprochement culturel que se déroule la 6e édition des Belles Heures, un événement conçu par le Centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre (Artcena) en association avec le festival d'Avignon et la Maison Jean Vilar pour découvrir et fêter le théâtre qui s'écrit aujourd'hui. Le samedi 11 juillet 2026, le public aura ainsi l'opportunité d'entendre La pauvreté volée.

Alors que le récent prix Nobel de Han Kang braque les projecteurs sur la littérature coréenne, cette lecture nous invite à découvrir une autre de ses voix incontournables : Pak Wan-seo (1931-2011). Véritable témoin de son temps, l'autrice s'est confrontée directement aux bouleversements de l'Histoire. Elle a traversé la guerre de Corée, connu les années de dictature et subi le poids d'une société profondément patriarcale. Dès ses débuts littéraires en 1970 avec L'Arbre nu, elle a su puiser dans les détails du quotidien pour en révéler les failles profondes, explique le dossier de presse.

En tant que lectrice de littérature coréenne, je n'avais pas encore entendu parler de Pak Wan-seo, dont les livres se font très rares en librairie en France. Son parcours de vie, tout comme sa force de caractère dans une société qui peinait à accorder aux femmes leur juste place, sont profondément inspirants. C'est un réel intérêt de voir émerger ces autrices coréennes et d'en apprendre davantage sur cette culture d'un temps personnellement non vécu, à travers les yeux et la plume d'une femme.

Présentée sous forme de lecture, La pauvreté volée observe une société en plein bouleversement. Avec beaucoup d'humour et de tendresse pour son héroïne, l'autrice critique l'aveuglement de la petite bourgeoisie. Elle montre que la pauvreté n'est pas seulement un manque d'argent : c'est aussi une perte d'humanité. Comme le souligne le dossier de presse, la pièce nous pose au fond une question simple : dans ce monde de plus en plus inégalitaire, qu'est-ce qu'on nous a réellement volé ?

Pour mieux comprendre cette œuvre, sa traduction et sa mise en lecture, j'ai échangé avec ses deux conceptrices et traductrices : Lee Hwa Yeal, essayiste, et Isabelle Fauvel, journaliste.

Camille Claisse : Comment vos deux parcours se sont-ils croisés autour de ce projet ?

Lee Hwa Yeal : Je suis essayiste coréenne et j’ai d’abord travaillé comme graphiste. La pauvreté volée est ma première traduction littéraire. Ce projet est né d’une confluence avec Isabelle. Elle m’a proposé une autre manière de faire découvrir la littérature coréenne en France : non seulement par la traduction, mais aussi par une lecture sur scène. J’ai tout de suite pensé à Pak Wan-seo, une auteure qui m’accompagne depuis de nombreuses années. Et parmi ses œuvres, La pauvreté volée me paraissait particulièrement adaptée à une lecture en public, parce que toute sa force repose sur une voix, un rythme et une parole très vivante. Nos parcours étaient différents, mais complémentaires. Je viens de la littérature coréenne, Isabelle du théâtre. Ensemble, nous avons simplement essayé de faire entendre cette voix en français.

Isabelle Fauvel : L’écriture et le théâtre font partie de mon quotidien en tant que journaliste culturelle et critique dramatique. Par ailleurs, j’ai commencé ma carrière en tant que comédienne et directrice de compagnie où non seulement je jouais, mais montais les projets de spectacles de la compagnie et adaptais des textes pour la scène. Toutes ces expériences se sont donc retrouvées sur ce projet de La pauvreté volée, de la traduction à la mise en lecture, en passant par le choix de la comédienne et les nombreuses démarches afférentes au projet.

En tant qu'autrice coréenne évoluant entre deux cultures, quel est votre lien personnel avec la Corée décrite dans le livre, et plus particulièrement avec l'œuvre de Pak Wan-seo ?

Lee Hwa Yeal : La Corée de Pak Wan-seo est celle où j’ai grandi. Ce n’est pas un pays que je regarde avec nostalgie, mais c’est le pays qui m’a construite. Je vis aujourd’hui en France, mais je pense, j’écris et, souvent, je rêve encore en coréen. Ce que j’admire chez Pak Wan-seo, c’est sa façon de raconter une époque à travers une vie ordinaire. Elle ne cherche pas à expliquer l’Histoire ; elle nous donne à suivre un personnage. Avec lui, on comprend peu à peu une société, une famille, une époque. J’aime dire que Pak Wan-seo construit des maisons avec les mots. Des maisons où chaque phrase trouve naturellement sa place, où rien n’est de trop, où rien ne manque. J’admire profondément cet équilibre, si rare en littérature.

Vous traduisez habituellement de l'anglais. Qu'est-ce qui vous a séduite dans la littérature coréenne au point de vous lancer dans cette première co-traduction ?

Isabelle Fauvel : Je suis une grande lectrice et l’attribution du prix Nobel de littérature à l’écrivaine coréenne Han Kang en 2024 m’a fait réaliser que je connaissais peu cette littérature. Ce fut le déclic. Je me suis alors inscrite à la bibliothèque du centre culturel coréen à Paris et j’ai commencé à lire avec frénésie les auteurs coréens. J’ai lu Han Kang bien évidemment (La végétarienneImpossibles adieuxCelui qui revientBlanc), mais aussi des œuvres de Kim Young-ha, pour lequel j’ai un grand faible, Lee Seung-U, Chung Bora, Shin Kyong-suk, Kim Ho-yeon… La littérature coréenne est riche et variée, il n’y a pas une, mais des littératures coréennes. Quand Lee Hwa Yeal m’a parlé de Pak Wan-seo, j’ai eu le coup de foudre. Pak Wan-seo a inventé un style. Ses romans autobiographiques (L’Arbre nuLe piquet de ma mèreHors les mursSouvenir d’une montagne) racontent la guerre de Corée, la reconstruction et la survie au jour le jour tout en explorant la psyché féminine et en transformant le sujet féminin en une fin en soi. C’est ce que j’aime chez elle. Elle a posé les bases d’un premier féminisme littéraire.

Portrait de Pak Wan-seo. © Festival d'Avignon / Artcena

Portrait de Pak Wan-seo. © Festival d'Avignon / Artcena


Pak Wan-seo est une figure majeure en Corée. Pourquoi La pauvreté volée est-elle une œuvre incontournable pour mieux comprendre la société coréenne moderne ?

Lee Hwa Yeal :La pauvreté volée permet de comprendre la Corée des années 1970. Pak Wan-seo raconte le quotidien d’une jeune ouvrière, et c’est à travers sa vie que l’on découvre une société en pleine transformation. Elle montre comment les bouleversements d’une société pénètrent dans les relations humaines, dans les familles, dans les sentiments les plus intimes. Ce qui me touche dans ce texte, c’est que la pauvreté n’y est jamais réduite au seul manque d’argent. Elle touche surtout à la dignité, au regard des autres, au désir de trouver sa place. C’est sans doute pour cela que ce texte continue de nous parler aujourd’hui. Il raconte une histoire profondément coréenne, mais les questions qu’il pose dépassent largement la Corée. Elles sont universelles, et hélas toujours d’actualité.

L'histoire nous plonge dans le quotidien difficile d'une jeune ouvrière, mais on y trouve aussi beaucoup d'humour et de tendresse. Qu’est-ce qui vous touche le plus dans le caractère de cette héroïne ?

Isabelle Fauvel : C’est vrai qu’elle est très attachante. Tout d’abord, elle est fière de sa pauvreté, qu’elle a fait sienne et réussi à dompter en palliant au quotidien. C’est une battante qui ne se plaint jamais, fait des projets d’avenir. Elle a aussi un petit côté fleur bleue très touchant car elle est amoureuse, mais la fierté et la pudeur l’empêchent d’avouer ses sentiments.

Lee Hwa Yeal : Ce qui me touche le plus chez cette héroïne, c’est qu’elle n’est jamais réduite à sa condition sociale. Elle est pauvre, mais elle n’est pas définie par la pauvreté. Elle garde sa fierté, ses rêves et sa propre manière de regarder le monde. C’est ce que j’aime chez Pak Wan-seo : elle observe ses personnages avec une grande lucidité, sans jamais les enfermer dans une seule facette. Elle révèle leurs contradictions, leurs désirs, leur humour, et c’est justement cette complexité qui les rend profondément humains. Même lorsqu'ils se trompent, même lorsqu'ils sont faibles ou ridicules, elle nous donne envie de les comprendre, et finalement de les aimer.

Le titre La pauvreté volée est très fort. Le livre parle d'une « perte de sens » et de la façon dont les inégalités transforment les relations humaines. Pensez-vous que ce message des années 70 résonne toujours aussi fort dans notre société actuelle ?

Lee Hwa Yeal : Oui, je pense que ce message résonne encore aujourd’hui, peut-être même d’une manière différente. Ce qui est frappant chez Pak Wan-seo, c’est qu’elle ne parle pas seulement de la pauvreté comme d’un manque matériel. Elle montre comment les inégalités peuvent modifier le regard que les êtres portent les uns sur les autres, et même leur rapport à eux-mêmes. Dans La pauvreté volée, la question n’est pas seulement de savoir ce que l’on possède ou ce que l’on n’a pas. C’est aussi une réflexion sur la dignité, le désir de reconnaissance et la manière dont une société peut transformer les relations humaines. C’est précisément pour cela que ce texte reste actuel : il ne décrit pas seulement une époque, il interroge une condition humaine.

La langue coréenne possède des nuances et une charge émotionnelle uniques. Comment s'est déroulé votre travail à quatre mains pour garder la « saveur » de la langue coréenne du texte tout en le rendant fluide en français ?

Isabelle Fauvel : Lee Hwa Yeal et moi avons travaillé la traduction ensemble, face à face, phrase par phrase. Lee Hwa Yeal avait le texte coréen sous les yeux et m’expliquait le sens de la phrase. Je lui faisais une proposition en français. Nous la travaillions ensemble. Nous traduisions ainsi un premier paragraphe, puis nous y revenions, et je lisais ensuite à haute voix la traduction française. Il était important qu’il y ait une fluidité orale. Si j’achoppais à l’oral, c’est que ce n’était pas bon. Nous avons vraiment traduit le texte dans le but de la lecture. Le style de Pak Wan-seo est très particulier. Elle fait des phrases courtes, donne une information dans une première phrase, puis en dit davantage dans la seconde, et encore davantage dans la troisième. Elle avance crescendo, pas à pas. La difficulté du coréen est aussi l’absence de sujet et de temps de conjugaison. Le récit comportant différentes phases temporelles, il y a eu un gros travail de conjugaison à effectuer, puis un énorme travail de relecture sur la concordance des temps.

Lee Hwa Yeal : La traduction a été un véritable travail de dialogue. Mon rôle était d’abord de préserver la voix de Pak Wan-seo, les nuances de la langue coréenne et tout ce qui est lié à son contexte culturel. Mais traduire, ce n’est pas seulement transposer des mots ; c’est retrouver une émotion et une manière de penser dans une autre langue. Avec Isabelle, nous avons beaucoup échangé pour trouver le juste équilibre entre fidélité au texte original et fluidité en français. Son regard de lectrice française et son expérience du théâtre m’ont permis de penser aussi au rythme de la parole, à ce que le texte allait devenir une fois interprété sur scène. Nous avons cherché à faire entendre non pas seulement une histoire coréenne traduite en français, mais une voix qui puisse vivre naturellement dans cette nouvelle langue.

Vous avez choisi d'adapter cette nouvelle en monologue. Pourquoi était-ce important de donner une voix « solo » et directe à ce personnage féminin sur scène ?

Isabelle Fauvel : Le texte se prête à la forme du monologue car il s’agit d’un récit à la première personne. Il a d’ailleurs fait l’objet d’adaptations scéniques en Corée.

Lee Hwa Yeal : Le choix du monologue m’a semblé particulièrement juste parce que la force de ce texte vient d’abord d’une voix intime. Ce personnage ne raconte pas seulement son histoire ; elle nous fait entrer dans sa manière de voir le monde. Donner une voix seule à cette femme, c’est aussi lui rendre toute sa place. Mais Pak Wan-seo montre toujours l’être humain derrière cette situation : ses pensées, son humour, ses rêves et ses contradictions.

Votre mise en lecture sera présentée à la Maison Jean Vilar alors que le coréen est la langue invitée de cette édition du festival d'Avignon. Que représente pour vous le fait de porter cette voix littéraire devant le public français ?

Isabelle Fauvel : L’œuvre de Pak Wan-seo est peu ou pas connue en France. Seuls cinq de ses romans ont été édités chez nous. C’est donc une belle occasion de la faire connaître, surtout avec cette nouvelle qui condense si bien son univers.

Lee Hwa Yeal : Pour moi, porter la voix de Pak Wan-seo devant le public français représente une rencontre entre deux langues, mais surtout entre deux expériences humaines. Je vis en France, mais j’écris en coréen. Traduire cette œuvre, c’était donc aussi partager une mémoire et une sensibilité qui font partie de moi. La langue n’est pas seulement un outil pour transmettre une histoire ; elle porte une manière de regarder le monde. Je trouve particulièrement important de faire découvrir Pak Wan-seo aujourd’hui, car son œuvre montre une partie essentielle de la Corée qui est encore peu connue en France. Elle raconte une histoire, mais à travers des personnages et des émotions qui peuvent toucher chacun. Présenter cette lecture à la Maison Jean Vilar, dans le cadre du festival d’Avignon où la langue coréenne est mise à l’honneur, est pour moi une belle occasion de faire entendre une voix littéraire qui mérite de traverser les frontières.

Un dernier mot pour nos lecteurs passionnés par la Corée : si vous deviez leur donner une seule bonne raison de découvrir Pak Wan-seo, quelle serait-elle ?

Lee Hwa Yeal : Je dirais pour sa manière unique de regarder les êtres humains. À travers ses personnages, on découvre une Corée qui a traversé des épreuves immenses, mais surtout des êtres humains qui continuent d’aimer, de rêver et de chercher leur place dans le monde. La force de Pak Wan-seo, c’est qu’à travers une écriture d’une grande finesse et d’une grande beauté, elle nous fait sourire, nous émeut et nous invite à réfléchir. Une littérature qui réussit cela mérite d’être lue.

Isabelle Fauvel : Pour son style, comme l’a dit Lee Hwa Yeal. Et puis, si ce texte peut avoir une portée universelle, il permettra aussi aux curieux de s’intéresser davantage à l’histoire de la Corée car, depuis plus d’un siècle, ce pays connaît une histoire mouvementée qui ne cesse de hanter artistes et écrivains : la colonisation japonaise (1910-1945), l’occupation américaine (1945-1948), la division (1948), la guerre de Corée (1950-1953), trois décennies de dictatures, puis une croissance économique effrénée qui a fait de la Corée une société hyper-compétitive et consumériste. Une histoire que finalement peu connaissent en Europe, et qui mérite d’être connue.


Un grand merci à Lee Hwa Yeal et Isabelle Fauvel pour cette interview fort intéressante, qui m’a personnellement donné envie de lire Pak Wan-seo. C’est notamment grâce à ce genre d’événements et d’échanges que l’on prend véritablement conscience de la richesse de la littérature coréenne.

Pour tous les amateurs de littérature coréenne, vous savez désormais quoi lire lors de vos vacances d’été ! Et si vous êtes à Avignon ou dans les alentours le 11 juillet, n’hésitez pas à venir assister à cette lecture.


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