Par Hugo Adam
Deux plaques de bronze posées à plat dans l'herbe, côte à côte. Deux noms français que je n'avais presque jamais entendus avant ce voyage : André Datcharry, Jacques Grisolet. Ils reposent ici depuis le 27 mai 2026, dans le seul cimetière des Nations unies au monde, à neuf mille kilomètres du pays où ils sont nés et où ils sont morts.
Je suis venu à Busan dans le cadre d'un voyage de presse organisé par Korea.net, avec une dizaine d'autres journalistes honoraires, pour couvrir la 48e session du Comité du patrimoine mondial de l'UNESCO qui se tient actuellement dans la ville. Le programme prévoyait les sites de la capitale provisoire, une performance de patrimoine immatériel, et ce cimetière. Je pensais y passer 20 minutes, j'y suis resté le double.
Je suis resté devant ces deux plaques plus longtemps que devant tout le reste. Il faisait une chaleur épaisse et humide ce 23 juillet, l'air sentait l'herbe coupée, et quelque part derrière les arbres on entendait Busan continuer sa journée. Datcharry et Grisolet ne sont pas tombés en Corée. Ils ont survécu, ils sont rentrés en France, ils ont vécu très vieux. Puis ils ont demandé à revenir.
C'est cette phrase qui, pour moi, résume tout. Ils ont demandé à revenir.
Le major John F. Reutemann, aumônier adjoint de la 51e escadre de chasse américaine, célèbre l'office d'inhumation des vétérans français André Datcharry et Jacques Grisolet, au cimetière commémoratif des Nations unies de Busan, le 27 mai 2026. © U.S. Navy / Mass Communication Specialist 1st Class Desmond Parks
Ce qu'ils ont traversé
Jacques Grisolet est parti deux fois. Une première fois d'avril 1951 à juillet 1952, une seconde de mars à octobre 1953. Personne ne l'y obligeait. Il s'est battu sur la rivière Soyang au printemps 1951, puis à Crèvecœur, la colline que les Américains appellent Heartbreak Ridge, où le bataillon français a perdu une soixantaine d'hommes en un mois. Il a été blessé deux fois, cité huit fois, décoré de deux Bronze Stars américaines. Il est mort en novembre 2024, à 96 ans.
André Datcharry, lui, s'est porté volontaire en mars 1953, alors que les négociations d'armistice traînaient depuis presque deux ans. Il a été blessé deux fois. Et quand les armes se sont tues en juillet 1953, il n'est pas rentré : il est resté avec le contingent français jusqu'en août 1954, parce que la mission n'était pas terminée. Il est mort en mars 2025.
Des hivers à –30 °C où les blessés mouraient de froid avant d'être évacués. Des collines prises, perdues, reprises, dont il ne restait à la fin ni arbre ni nom. Voila ce qu'était cette guerre. Sur les 3 421 Français passés par le bataillon, 269 ne sont jamais revenus. Leurs noms sont gravés sur le mur du souvenir, à quelques mètres de moi. Quarante-quatre d'entre eux n'ont jamais quitté la Corée. L'un est resté sans nom, un inconnu français dans le carré numéro 27.
Une ville qui n'a pas oublié
Ce cimetière n'existe nulle part ailleurs, et pour une raison précise. En janvier 1951, le commandement des Nations unies regroupe à Tanggok, un quartier de Busan, les cimetières de campagne éparpillés derrière le front. Busan est alors la « imsi sudo », la capitale provisoire de la République de Corée. Le pays entier tient dans un périmètre autour de cette ville, et c'est par son port qu'arrivent les hommes, les vivres et les armes du monde entier.
En 1955, la République de Corée cède ce terrain aux Nations unies à perpétuité, et son parlement recommande de déclarer le lieu sacré. Quatorze hectares, environ 2 300 tombes, 11 nations, entretenus depuis 70 ans avec un soin qui interpelle dès qu'on franchit le portail. L'herbe est parfaite, les allées impeccables.
Les rangées de tombes du cimetière commémoratif des Nations unies, à Busan, le 23 juillet 2026. Sous ces plaques de bronze reposent près de 2 300 soldats de 11 nations tombés pendant la guerre de Corée. © Hugo Adam
Le rapprochement avec l'UNESCO m'a paru brutal et juste à la fois. Pendant que des délégations du monde entier débattent, à quelques kilomètres, de ce que l'humanité doit transmettre, reposent ici des hommes venus de onze pays pour qu'un pays qu'ils ne connaissaient pas puisse exister. À bien y repenser, le patrimoine de Busan ne commence pas dans les sites de la capitale provisoire, mais ici, dans cette pelouse.
Le 11 novembre, à 11h00
Chaque année, le 11 novembre à 11h00 précises, une sirène retentit dans ce cimetière. Au même instant, dans plus de vingt pays, des gens s'arrêtent et se tournent physiquement vers Busan pour une minute de silence. Cela s'appelle Turn Toward Busan. L'idée vient d'un vétéran canadien de cette guerre, en 2007. C'est probablement la seule minute de l'année où le monde entier regarde dans la même direction, et cette direction est un carré d'herbe dans le sud de la Corée.
Quand les cendres des deux hommes sont arrivées à l'aéroport d'Incheon, le 26 mai 2026, la Corée les a accueillies par une cérémonie officielle, en présence de l'ambassadeur de France et des familles. Elle portait un titre que je ne pourrais oublier, de part sa symbolique : From Here, Korea Will Honor You. À partir d'ici, la Corée vous honorera.
Soyons clairs : ces deux hommes n'étaient pas des oubliés de l'histoire. Jacques Grisolet par exemple, a été élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d'honneur quelques jours avant sa mort, à 96 ans, et il a reçu les honneurs militaires aux Invalides. À Paris, il veillait sur la flamme du Soldat inconnu, sous l'Arc de Triomphe. Il avait absolument tout ce que la France peut offrir à un soldat.
Il a quand même choisi cette pelouse. Parce que ses camarades y étaient restés, et qu'un soldat n'abandonne pas les siens.
Nous vivons une époque où la guerre a cessé d'être une affaire de manuels scolaires. Elle est redevenue proche, presque ordinaire à force d'images. C'est exactement pour ces moments-là que ce cimetière existe.
Alors je vais faire ce qu'un journaliste ne fait pas souvent. Je vais vous demander une faveur, juste une.
André Datcharry. Jacques Grisolet.
Retenez bien ces deux noms. C'est un devoir de mémoire collectif que je vous demande. Ces hommes se sont battus pour un peuple qu'ils n'avaient jamais vu, puis ils ont traversé le monde une dernière fois pour ne pas laisser leurs camarades seuls.
La Corée a tenu sa promesse. À nous de tenir la nôtre.
André Datcharry (à gauche) et Jacques Grisolet (à droite), engagés volontaires du Bataillon français de l'ONU pendant la guerre de Corée, morts en France en 2025 et 2024. Selon leur dernière volonté, leurs cendres ont été inhumées le 27 mai 2026 au cimetière commémoratif des Nations unies de Busan. © Ministère des Patriotes et des Anciens Combattants
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