Journalistes honoraires

31.07.2026

Voir cet article dans une autre langue
  • 한국어
  • English
  • 日本語
  • 中文
  • العربية
  • Español
  • Français
  • Deutsch
  • Pусский
  • Tiếng Việt
  • Indonesian
Salle consacrée aux sculptures bouddhiques du royaume de Silla, présentées dans le cadre de l’exposition dédiée à l’histoire ancienne de la Corée. © Dmitry Kostyokov / Musée Guimet

La salle consacrée aux sculptures bouddhiques du royaume de Silla, présentées dans le cadre de l’exposition dédiée à cette partie de l’histoire ancienne de la Corée. © Dmitry Kostyokov / Musée Guimet



Par Jason Edwards

Je me suis intéressé à l’exposition que le musée Guimet consacre cette année au royaume de Silla, parce qu’en Europe, on parle rarement de la Corée ancienne. On connaît la Corée moderne, sa culture populaire, ses tendances, mais presque jamais les civilisations qui ont façonné la péninsule. Voir un musée national français consacrer une exposition entière à Silla, jusqu’au 31 août, m’a immédiatement donné envie d’en savoir plus.

Pour comprendre la démarche derrière ce projet, j’ai réalisé une interview en ligne le 30 juillet avec Arnaud Bertrand, commissaire de cette exposition organisée dans le cadre du 140e anniversaire des relations diplomatiques entre la Corée et la France. À travers cet échange, il devient clair que l’objectif n’est pas seulement de présenter de beaux objets, mais de rendre accessible une civilisation qui a joué un rôle majeur dans l’histoire de l’Asie orientale. L’exposition réunit 160 œuvres, dont plusieurs trésors nationaux de Corée, et propose un parcours qui retrace l’évolution de Silla, son unification de la péninsule, l’essor du bouddhisme et les réseaux d’échanges qui reliaient l’Eurasie.

Cette interview permet de comprendre comment le musée Guimet a construit ce récit, quels choix curatoriaux ont été faits, et pourquoi Silla mérite aujourd’hui une place dans le regard du public européen.

Jason Edwards : Qu’est-ce qui a motivé la création d'une exposition dédiée au royaume de Silla ?

Arnaud Bertrand : C’est une première en Europe. Aucun musée national n’avait encore dédié une grande exposition à l’histoire ancienne de la Corée. Ce constat justifiait déjà le projet. Silla est pourtant l’une des grandes civilisations de l’Asie orientale, et retracer son histoire permet de mieux comprendre les fondements de la Corée contemporaine. Si la culture populaire coréenne fascine aujourd’hui, cette fascination reste souvent limitée au présent. Présenter les bases historiques, artistiques et spirituelles de la péninsule s’inscrit pleinement dans la mission du musée Guimet : ouvrir des fenêtres sur les civilisations d’Asie.

Plutôt qu’une histoire générale de la péninsule, nous avons choisi de nous concentrer sur l’un des royaumes fondateurs : Silla, aux côtés de Goguryeo, Baekje et Gaya. Son récit est exceptionnel : un fief qui parvient progressivement à unifier la quasi-totalité de la péninsule avant de devenir un foyer majeur du bouddhisme et des échanges internationaux.

Ma visite de Gyeongju en 2023 a été déterminante. Entre mer, montagnes, vallées, tombes royales et sanctuaires, ce paysage sacré porte une charge symbolique immense. J’ai souhaité transporter cet univers à Paris pour partager ce voyage initiatique au cœur des clans de Silla, là où mythes fondateurs, patrimoine architectural et découvertes archéologiques se rencontrent.

Pièces d’orfèvrerie du Silla, dont une couronne royale, illustrant le raffinement et les savoir‑faire métallurgiques de la péninsule coréenne. © Dmitry Kostyokov / Musée Guimet

Pièces d’orfèvrerie du Silla, dont une couronne royale, illustrant le raffinement et les savoir‑faire métallurgiques de l'époque. © Dmitry Kostyokov / Musée Guimet


Comment avez-vous sélectionné les œuvres et objets présentés ?

L’exposition est le fruit d’un partenariat avec le musée national de Gyeongju. J’ai travaillé avec ses conservateurs, dont Lim Jaywan, spécialiste du bouddhisme, Yoon Seogyeong, spécialiste du saroguk, ainsi qu’avec Garance Cachard, conseillère scientifique. Nous avons conçu un scénario visant deux objectifs, le premier étant de familiariser un public non spécialiste avec les arts de Silla, le deuxième étant de présenter une histoire aussi linéaire que possible du premier millénaire de la péninsule.

Les objets choisis reflètent cette démarche. Le bouddhisme n’est pas traité comme une période, mais comme un bouleversement spirituel ayant entraîné l’expansion du royaume. Nous avons sélectionné des œuvres révélant une histoire longue : des mythes fondateurs, de la période du Jinhan jusqu’aux arts d’une puissance unifiée. Avec 160 œuvres, dont de nombreux trésors nationaux, l’exposition propose une lecture sociale, artistique et spirituelle de Silla sur 700 mètres carrés, préparée en seulement un an.

Chaque objet raconte quelque chose : structures politiques, croyances, échanges commerciaux, innovations techniques, pratiques funéraires. Les couronnes d’or dialoguent avec des armes, des objets du quotidien, des sculptures bouddhiques ou des découvertes plus modestes mais essentielles.

Pourquoi le royaume de Silla est-elle pertinent pour un public européen ?

L’exposition invite à déplacer le regard. Elle rappelle que l’histoire mondiale ne se limite pas aux civilisations habituellement enseignées, et que la Corée possède un patrimoine ancien d’une richesse remarquable.

Silla montre aussi que les civilisations ne se développent jamais isolément. Dès l’Antiquité, la péninsule coréenne participait à un vaste réseau d’échanges reliant le Japon, la Chine, l’Indopacifique, les steppes, l’Asie centrale, l’Inde, la Perse et, indirectement, le monde méditerranéen. Cette histoire résonne avec notre vision actuelle de la mondialisation : l’identité se construit grâce aux échanges, non contre eux.

Objets funéraires et céramiques du Silla, témoignant des pratiques rituelles et des échanges culturels de la période. © Dmitry Kostyokov / Musée Guimet

Objets funéraires et céramiques du Silla, témoignant des pratiques rituelles et des échanges culturels de la période. © Dmitry Kostyokov / Musée Guimet


Y a-t-il une œuvre essentielle pour comprendre l’esprit de Silla ?

Je préfère parler des « esprits du Silla ». Le royaume, centré sur la vallée de Gyeongju, était un creuset de traditions artistiques : maîtrise du fer, taille de la pierre, échanges complexes.

Les célèbres virgules de jade (gogok) sont emblématiques : esthétiques, symboliques, liées aux échanges avec l’archipel japonais. La dague de Gyerim-ro, pièce phare de l’exposition, synthétise les influences internationales : fabrication possiblement byzantine, sassanide ou hephtalite, retrouvée dans une tombe du VIe siècle à Gyeongju. Les couronnes d’or, liées aux traditions chamaniques et aux steppes d’Asie centrale, évoquent l’Arbre Monde, symbole cosmique. Elles reflètent la fonction spirituelle des souverains, intermédiaires entre ciel et terre, et l’extraordinaire circulation des savoir-faire eurasiens.

Quel message souhaitez-vous transmettre aux visiteurs ?

Les dispositifs multimédias (reconstitution du sanctuaire de Seokguram, animation du mythe fondateur selon le Samguk Sagi, représentations de la vallée des tombes royales) plongent le public dans un espace entre sacré, réel et imaginaire.

J’aimerais que les visiteurs repartent avec le sentiment d’avoir découvert une grande civilisation méconnue, et l’envie de poursuivre leur exploration de la Corée. L’exposition montre une société inventive, ouverte, capable de transformer des influences multiples en une culture originale. Si les visiteurs comprennent que la Corée ancienne mérite une place aux côtés des grandes civilisations de l’Antiquité, et qu’elle ne doit pas être confondue avec la Chine ou le Japon dans notre imaginaire collectif, alors l’exposition aura atteint son objectif.

Couronne en or du Silla, symbole majeur du pouvoir royal et des traditions chamaniques de la péninsule coréenne. © Dmitry Kostyokov / Musée Guimet

Couronne en or du Silla, symbole majeur du pouvoir royal et des traditions chamaniques de la péninsule coréenne. © Dmitry Kostyokov / Musée Guimet



Présents partout à travers le monde, les journalistes honoraires de Korea.net ont pour mission de faire connaître et partager leur passion de la Corée et de la culture coréenne au plus grand nombre.

caudouin@korea.kr