Les 22 et 23 juin, à Séoul, je suis entrée dans une salle où l’on célèbre d’ordinaire des mariages. Je ne l’ai pas remarqué tout de suite. Il y avait les voitures classiques, les lumières, le public qui arrivait, les silhouettes qui se préparaient, et cette impression étrange d’être dans un lieu prévu pour autre chose. Un lieu où, habituellement, on vient marquer un passage.
Le 9 juillet, à Paris, je me suis retrouvée dans une autre forme de cérémonie. Cette fois, les créations d’O.F.F. défilaient dans l’American Church in Paris, sur les quais de Seine. Entre la salle de mariage de Séoul et l’église américaine de Paris, la coïncidence aurait pu rester amusante. Elle disait pourtant quelque chose de ces deux défilés. Dans les deux cas, la mode coréenne quittait le podium classique pour s’installer dans un lieu de rassemblement, de passage, presque de promesse.
À première vue, MAW et O.F.F. avaient peu de choses en commun. MAW, pour Middle Aged Week, que l’on pourrait traduire par « la semaine de l’âge mûr », se tenait à Séoul les 22 et 23 juin 2026, au Crest72, avec des voitures classiques, de la musique live, des performances et des modèles de générations différentes. O.F.F., pour Off the Fixed idea of Fashion, soit l’idée de « sortir des idées figées de la mode », arrivait à Paris avec un projet étudiant, présenté dans le cadre des 140 ans des relations entre la Corée et la France. L’un travaillait le temps. L’autre travaillait le croisement.
Et pourtant, les deux posaient la même question. Comment la K-fashion peut-elle être regardée autrement ?
Pour le comprendre, j’ai échangé avec les responsables des deux défilés. Lee Hyunjung, directrice de MAW, puis Kim Taehun, directeur d’O.F.F. et responsable du défilé parisien. Leurs réponses dessinent deux manières de sortir la mode coréenne de ses cadres habituels.
À Séoul, le temps entre sur scène
MAW 2026 était présenté comme la première fashion week coréenne associée à une exposition de voitures classiques. Le projet réunissait sept marques, dont JOHN&3:21, TROA, TM3, KIMMISOOK, W HOMME, M.ROF et SULLIHWA, ainsi que plus de 150 modèles multigénérationnels et multinationaux. Le communiqué annonçait aussi une exposition de voitures anciennes et vintage, certaines datant des années 1930, dans un format mêlant mode, performances live et programmes culturels.
Sur le papier, l’idée pouvait sembler spectaculaire. Dans la salle, elle devenait plus intime. Les voitures classiques donnaient au défilé une profondeur particulière, comme si chaque silhouette avançait avec une mémoire autour d’elle.
Dans le dossier de présentation, MAW résume son esprit par une formule simple, « Le temps devient art ». Les voitures classiques et les modèles y sont décrits comme des êtres perfectionnés par le temps, réunis dans un même espace pour devenir de l’art vivant plutôt qu’une exposition immobile. Les voitures deviennent une scène, les modèles plus que de simples silhouettes en marche.
Cette idée revient aussi dans les réponses de Lee Hyunjung. Selon elle, MAW est né d’une volonté claire, « déplacer la lumière vers la génération d’âge moyen » et créer une fashion week capable de « dépasser les écarts générationnels ». Elle précise qu’un défilé conventionnel aurait manqué de force. Les voitures classiques ont donc été pensées comme un élément supplémentaire d’expérience, de spectacle et de récit.
C’est peut-être ce qui m’a le plus marquée. MAW regardait l’âge comme une matière. Dans un univers où la mode semble souvent obsédée par la jeunesse, les modèles d’âge moyen et senior défilaient avec une assurance, une élégance, parfois une pointe d’humour, qui changeaient immédiatement l’atmosphère.
La salle applaudissait des vêtements. Elle regardait aussi des présences.
Quand 2Z relie la scène et le podium
Dans cette mise en scène, la présence du groupe de rock coréen 2Z avait une place particulière. Le groupe m’avait invitée à découvrir MAW et sa présence disait quelque chose du projet lui-même. Dans la K-pop, il arrive que des idols assistent à un défilé, apparaissent au premier rang ou montent sur un podium le temps d’une collaboration. Avec 2Z, le rapport à la mode semblait plus organique.
Les membres ont commencé comme mannequins avant d’embrasser leur carrière musicale. À MAW, ils ne venaient donc pas seulement apporter une caution musicale ou attirer l’attention autour du show. Ils défilaient puis performaient en fin de défilé. Leur passage s’intégrait à la dramaturgie de la soirée, comme un retour naturel vers un langage qu’ils connaissaient déjà. Cette double appartenance, entre podium et scène musicale, accompagne aussi le portrait que je leur consacre dans Korea.net.
Leur présence renforçait l’idée centrale de MAW. La mode y avançait avec d’autres langages. Les vêtements, les voitures classiques, les modèles de générations différentes et la performance finale composaient un même récit autour du temps, du style et de la scène.
Lee Hyunjung le formule très clairement. MAW veut montrer que les fashion weeks « ne sont pas réservées à la jeunesse ». L’objectif est de briser les divisions générationnelles en mettant en scène des modèles d’âge moyen et senior capables d’exprimer la mode avec beauté, à leur étape de vie. Ce que MAW veut transmettre, explique-t-elle, ce n’est ni la peur de vieillir ni le sentiment d’être mis à l’écart, mais « de l’espoir et des rêves pour les jours à venir ».
Ce passage change tout. MAW dépasse le simple défilé avec voitures. Le projet demande qui a le droit d’être vu, à quel âge, et dans quelle forme de beauté.
Les voitures classiques, dans ce contexte, prennent un autre sens. Lee Hyunjung les décrit comme un contenu rare, presque nostalgique dans une époque numérique ultra-rapide. Pour elle, une voiture classique incarne l’histoire, le romantisme et les belles traces du temps.
Dans une salle pensée pour célébrer des unions, MAW célébrait donc un autre type de lien, celui entre les générations. Les voitures, les modèles, les vêtements, la musique, tout semblait dire la même chose. Certaines présences gagnent en valeur avec le temps.
Paris, premier pas hors de Corée pour O.F.F.
Quelques semaines plus tard, à Paris, O.F.F. proposait une autre manière de penser la jeune mode coréenne. Là où MAW donnait une place aux générations que la mode regarde encore trop peu, O.F.F. accompagnait celles qui entrent dans l’industrie.
Fondée il y a trente ans, O.F.F. se présente comme une association coréenne d’étudiants en mode. Pour Kim Taehun, son directeur, le défilé parisien avait une importance particulière. « C’était la première fois qu’O.F.F. présente un défilé hors de Corée », me confie-t-il.
Le programme du 9 juillet annonçait « Korea-France Crossroads 140, Walking the Path », à l’American Church in Paris. Quarante-trois tenues étaient présentées, en deux mouvements. D’abord Resonance in Tradition, centré sur la tradition coréenne. Puis Contemporary Variations, pensé comme une ouverture vers une vision plus contemporaine et internationale de la mode.
Ce soir-là, l’église américaine avait une présence réelle. Les bancs, la nef, les lumières, le public installé dans ce lieu chargé d’une autre histoire donnaient au défilé une atmosphère très différente d’un runway classique. O.F.F. venait présenter des silhouettes à Paris mais aussi éprouver un passage.
Kim Taehun parle d’ailleurs d’un moment très personnel. Pour lui, Paris représente un rêve pour beaucoup de personnes qui aiment la mode. Après le défilé, il dit s’être senti profondément ému, au point d’avoir presque envie de pleurer. « C’est un rêve qui se réalise », dit-il.
Cette phrase rappelle que derrière les mots « relation diplomatique », « défilé étudiant » u « K-fashion », il y a aussi des jeunes créateurs arrivés dans une capitale symbolique avec leurs vêtements, leur travail, leur fatigue et leur fierté.
Crossroads, plus qu’un thème
Le mot Crossroads aurait pu rester un beau titre. Dans la bouche de Kim Taehun, il devient plus concret. Pour lui, Crossroads renvoie d’abord à un échange culturel entre la Corée et la France, dans le contexte de l’anniversaire des relations diplomatiques entre les deux pays.
Ce croisement existait aussi dans la manière de produire le défilé. Les stylistes et designers étaient coréens mais O.F.F. a travaillé avec des personnes sur place, photographes, vidéastes, maquillage, équipe liée au service et à l’organisation. Kim Taehun insiste sur ce premier pas vers l’étranger, construit avec des interlocuteurs locaux.
Même le nom O.F.F. prend alors un sens plus fort. Quand je lui demande ce que signifie, pour lui, sortir des idées fixes de la mode, il répond par une formule simple, « une créativité sans limite ». Il explique qu’O.F.F. essaie toujours de faire quelque chose de nouveau, qu’il s’agisse de films, de défilés, de vêtements, de collections ou de magazines.
Pour une association étudiante, ce déplacement compte. O.F.F. ressemble à un laboratoire, un endroit où l’on apprend en faisant. À Paris, ce laboratoire s’est installé sur une scène plus exposée.
Ce que la K-fashion peut montrer d’autre
À l’étranger, la mode coréenne est souvent regardée à travers la K-pop, les idols ou les ambassadeurs des grandes maisons de luxe. Cette porte d’entrée existe, évidemment. Elle a rendu visibles des silhouettes, des marques, des attitudes. Mais elle raconte une partie seulement de la scène coréenne.
MAW et O.F.F. ouvrent d’autres pistes.
MAW rappelle que la mode peut devenir un espace intergénérationnel, capable de rendre visibles des modèles que l’industrie laisse souvent en marge. O.F.F. montre une génération étudiante déjà consciente des enjeux de production, d’identité, de narration et d’internationalisation.
Quand je demande à Kim Taehun ce que la K-fashion peut apporter à un public européen, il parle de structure. Selon lui, la mode coréenne peut surprendre par ses constructions détaillées, ses formes différentes, des structures que l’on voit moins en Europe. Il y voit quelque chose de « fresh » pour le public parisien.
Cette réponse évite le piège du simple exotisme. La K-fashion peut aussi se reconnaître par une coupe, une construction, une manière de penser le vêtement autrement.
Tradition sans carte postale
Le sujet reste délicat. Comment rendre la tradition coréenne visible sans la transformer en décor pour public étranger ? Comment faire comprendre une référence sans la réduire à un signe immédiatement reconnaissable ?
Chez MAW, Lee Hyunjung explique collaborer régulièrement avec des marques de hanbok qui le réinterprètent avec une sensibilité moderne. Pour elle, ce pont est essentiel pour permettre à la K-fashion de se développer sur la scène mondiale.
Chez O.F.F., cette question revenait sous une autre forme. Le défilé faisait dialoguer tradition coréenne, création contemporaine et inspirations françaises. Kim Taehun explique que certaines silhouettes faisaient directement entrer des références à la culture française, comme si le croisement annoncé par le titre devait se lire jusque dans la construction des scènes.
Dans les deux cas, la tradition devient une matière. Une ligne, un volume, une mémoire, une manière de faire circuler le passé dans le présent.
De MAW à O.F.F., une même envie de sortir du cadre
Même le hasard semblait vouloir relier les deux événements. À Séoul, 2Z avait fait de MAW un point de rencontre entre podium et performance. Le groupe possède aussi un titre intitulé Crossroads. Quelques semaines plus tard, ce même mot devenait le cœur du défilé parisien d’O.F.F.
Je n’y vois pas une grande démonstration symbolique. Plutôt un écho discret, presque amusant, qui résume bien le chemin parcouru. Passer d’une scène à une autre, de Séoul à Paris, d’une génération à une autre.
Lee Hyunjung en est convaincue. Pour exister à l’international, la K-fashion doit inventer ses propres formats plutôt que reproduire strictement les structures habituelles des fashion weeks. MAW, dit-elle, a été créé pour briser ces moules rigides. Elle voit dans l’originalité des créateurs coréens l’un des moteurs de l’avenir de la K-fashion.
Kim Taehun regarde déjà vers d’autres scènes. Après Paris, O.F.F. envisage un autre défilé à l’étranger, peut-être Paris à nouveau, peut-être Milan, tout en préparant un prochain défilé à Séoul.
Entre les deux, quelque chose se dessine. MAW regarde le temps qui a traversé les corps. O.F.F. regarde le moment où une génération commence à tracer sa route. L’un remet l’âge au centre du podium. L’autre accompagne de jeunes créateurs vers l’international. L’un installe des voitures classiques au centre de la scène. L’autre fait avancer des étudiants coréens dans une église parisienne.
Entre la salle de mariage de Séoul et l’American Church de Paris, la K-fashion cherche les lieux, les formats et les récits qui lui permettront d’être comprise autrement.
À Séoul, MAW faisait du temps une scène. À Paris, O.F.F. faisait du croisement un chemin. Ensemble, ils suggèrent que la mode coréenne peut inventer ses propres podiums.
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