Le public du festival d’Avignon lors d’une représentation en juillet 2026. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Par Jason Edwards
Cette année, une chose a vraiment marqué la programmation : la présence coréenne. Pas juste un spectacle isolé, mais un vrai ensemble d’artistes venus de Corée, chacun avec son univers, sa manière de raconter, sa sensibilité. L’actrice Lee Hye-young a participé à une lecture-performance autour d’un texte de Han Kang, qui était elle aussi mise en avant. Le metteur en scène Jaha Koo a présenté trois pièces de sa trilogie, montrant une écriture très personnelle. Le festival a également accueilli Lee Kyung‑sung, avec une œuvre liée à l’histoire de Jeju, ainsi que Lee Jin-yeop et la chorégraphe Heo Seong‑im, dont les créations mélangent tradition et modernité.
Voir autant d’artistes coréens réunis dans une même édition n’est pas anodin. Cela montre que les liens culturels entre la France et la Corée se renforcent. Les spectacles coréens ont attiré un public curieux, ouvert, prêt à découvrir des formes différentes. Les discussions à la sortie des représentations, les réactions dans les salles et l’intérêt des professionnels montrent que les arts coréens trouvent leur place dans le paysage européen.
Cette orientation reflète la vision du directeur du festival, Tiago Rodrigues. Depuis qu’il dirige Avignon, il met en avant l’ouverture internationale, la diversité des voix, et la circulation des idées. La mise en lumière de la Corée cette année s’inscrit dans cette démarche, qui cherche à faire du festival un lieu où les cultures se rencontrent et se répondent.
Pour mieux comprendre cette vision et la place accordée aux échanges culturels, une interview a été réalisée avec Tiago Rodrigues par visio le 31 juillet, qui partage son regard sur cette édition et sur l’avenir des arts vivants.
Tiago Rodrigues, directeur du festival d’Avignon, photographié dans la cour d’honneur en juin 2026. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Jason Edwards : Comment définiriez-vous la vision du festival d’Avignon 2026 et ce que vous souhaitez transmettre au public cette année ?
Tiago Rodrigues : Le festival d’Avignon 2026 était la 80e édition, et cette année, l’objectif était de renforcer des dimensions essentielles qui ont toujours marqué l’histoire du festival, mais aussi son présent. Nous voulions proposer une programmation qui reflète la grande diversité des esthétiques des arts vivants, en France comme dans le monde, et montrer la capacité des artistes à poser des questions qui nous fascinent, nous inspirent ou parfois nous troublent. L’une des grandes thématiques de cette édition était justement le questionnement : la manière dont l’art nous offre des espaces pour débattre du monde.
Un autre axe fondamental était la langue invitée, qui permet de souligner l’importance des langues dans les échanges culturels, dans la vie des sociétés et dans l’histoire du festival. Chaque année, une langue différente est mise à l’honneur pour affirmer la vision internationale du festival. En 2026, nous avons invité la langue coréenne, afin de mettre en lumière la diversité et la qualité des arts vivants coréens, qui se distinguent par leur capacité à parler de l’histoire récente de la République de Corée tout en reliant de manière harmonieuse tradition et innovation. Ce mariage entre tradition et modernité est très présent dans le théâtre et la danse coréenne, et il a profondément marqué cette édition.
Quels sont les axes artistiques majeurs que vous avez voulu mettre en avant dans cette édition ?
Le théâtre reste traditionnellement au cœur du festival d’Avignon, et nous souhaitions proposer une sorte d’état du monde théâtral. Cela passait par des spectacles qui mettent en scène ou adaptent les grands textes du répertoire, comme ceux d’Eugène O’Neill ou Henrik Ibsen, mais aussi par un théâtre qui entretient un rapport fort au texte contemporain, avec des écritures d’aujourd’hui, des dramaturges actuels ou des adaptations de romans.
Nous avons également présenté un théâtre plus visuel, où le texte n’est pas central, mais où les thématiques dominent, notamment à travers une forte présence du théâtre documentaire. Les artistes coréens ont joué un rôle essentiel dans cette dimension, avec les trois spectacles de Jaha Koo ou celui de Kyoung-sung Lee, qui ont permis de montrer la puissance du théâtre documentaire en République de Corée.
Lee Jaram a aussi proposé une adaptation de Tolstoï dans l’esthétique du pansori, illustrant parfaitement ce dialogue entre tradition et innovation. La danse a également occupé une place importante, notamment avec
Silence, une collaboration entre la musicienne Lucian Tunes et la chorégraphe Mathilde Monnier, qui a marqué le début du festival.
Enfin, nous avons ouvert davantage le festival au cirque, une discipline qui n’a pas toujours eu beaucoup de place à Avignon. Cette année, deux spectacles de cirque ont été programmés, dont un à la cour d’honneur du Palais des Papes, une première en 80 éditions.
« Muljil » de Lee Jin-yeob, présentée dans un espace patrimonial du festival d’Avignon, où les interprètes évoluent dans des structures transparentes éclairées en bleu devant le public. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Le festival d’Avignon est un rendez-vous mondial. Comment percevez-vous l’évolution des échanges culturels internationaux, notamment avec l’Asie et la Corée ?
Nous vivons dans un monde où les politiques nationales et la géostratégie rendent parfois plus difficile la coopération internationale. C’est précisément pour cette raison que nous tenons à approfondir notre travail de programmation internationale. Nous pensons que cela élargit les horizons du public, qui accède ainsi à d’autres esthétiques, d’autres visions du monde et d’autres pratiques artistiques. Cela enrichit profondément l’expérience des spectateurs, qui ont d’ailleurs beaucoup applaudi cette programmation.
En parallèle, cette ouverture renforce la capacité de coopération entre les pays, la diplomatie culturelle et l’entente entre les peuples. Le festival d’Avignon joue un rôle important dans la création de connexions entre différents pays et continents.
L’invitation de la langue coréenne est un signe fort d’ouverture vers l’Asie et d’envie de renforcer les collaborations. Nous sommes très heureux que le festival d’Avignon soit invité au festival Spoleto à Séoul, où seront présentés plusieurs projets créés à Avignon ces dernières années, ainsi qu’une lecture du roman
Impossibles adieux de Han Kang, dirigée par Julie Deliquet et interprétée par Lee Yu-lee et Isabelle Huppert. Cette lecture, créée cet été à Avignon à la cour d’honneur, a rencontré un grand succès auprès du public et de la critique.
Quel rôle le festival joue-t-il aujourd’hui dans le dialogue entre les artistes et la société ?
Le festival d’Avignon joue un rôle essentiel pour affirmer que la création artistique n’est pas quelque chose qui se produit en marge de la société, mais qu’elle est au cœur de la citoyenneté. La programmation est accompagnée de débats, de rencontres avec le public, de rencontres avec la jeunesse et de discussions sociétales en lien avec les spectacles.
Vivre un spectacle prépare le public à s’engager dans des débats plus larges sur les grands phénomènes de notre temps. Participer au festival d’Avignon, c’est à la fois vivre une aventure artistique et prendre part à une réflexion collective sur la manière dont nous vivons ensemble, sur la façon dont le monde s’organise et se désorganise. Chaque édition démontre la connexion profonde entre les artistes et le monde, et tout ce que la société peut gagner du contact avec la création artistique.
« Haribo Kimchi », création de Jaha Koo, présentée au festival d’Avignon en juillet 2026. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Quel est pour vous le moment le plus fort ou le plus symbolique de cette édition ?
Il est très difficile de choisir un seul moment, car le festival est rempli d’émotions du début à la fin. Mais un instant m’a particulièrement touché : le début du spectacle
Neige, neige, neige de Lee Jaram, joué en coréen. En quelques minutes, cette artiste exceptionnelle a réussi à faire participer le public, qui produisait des sons de tempête et devenait acteur du spectacle.
Ce qui m’a frappé, c’est que la langue coréenne, pourtant inconnue de la majorité du public, est devenue un outil permettant à chacun de se mettre dans la peau de l’autre. En à peine quelques minutes, mille personnes ont pu imaginer ce que signifie vivre en parlant coréen, vivre en Corée, comprendre le monde avec un autre regard. C’était un moment d’une grande puissance artistique et humaine.
Quel message souhaitez-vous adresser au public international qui suit le Festival d’Avignon aujourd’hui ?
Je souhaite dire au public international que le festival d’Avignon est un lieu où chacun peut se sentir chez soi. Même s’il se déroule en France et qu’il occupe une place importante dans la vie culturelle française, il est profondément tourné vers le monde. Le festival communique en plusieurs langues, la plupart des spectacles sont surtitrés en anglais, et nos équipes sont habituées à accueillir des spectateurs venus de tous les continents.
En juillet, Avignon devient une capitale mondiale du théâtre. Peu importe la langue ou la provenance, tout le monde est le bienvenu. Le public international représente aujourd’hui environ 15 % des spectateurs, et il ne cesse de croître. Le festival est un lieu de fête, d’hospitalité et d’ouverture, où toutes les cultures peuvent découvrir la création artistique en toute liberté.
Rencontre avec Han Kang, prix Nobel de littérature 2024, lors du Café des idées du festival d'Avignon, en juillet 2026. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
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