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20.08.2026

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Scène de Muljil, où deux interprètes évoluent dans une cuve remplie d’eau, explorant la proximité et la physicalité du mouvement. Juillet 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Scène de « Muljil », où deux interprètes évoluent dans une cuve remplie d’eau, explorant la proximité et la physicalité du mouvement. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon



Par Jason Edwards

Au festival d’Avignon, certaines présences attirent l’attention avant même que les mots ne soient prononcés. Celle de l’artiste coréenne Jinyeob Lee s’est imposée avec une intensité rare, portée par une œuvre où l’eau devient un espace de lutte, de fragilité et de beauté. Pour sa première venue en France, elle a apporté une performance qui ne se contente pas d’être vue : elle enveloppe, elle suspend, elle respire.

Son bassin d’eau, ses corps en résistance contre la flottabilité, ses gestes du quotidien transformés par le milieu aquatique composent un langage visuel d’une puissance singulière. Inspirée par les haenyeo de Jeju, ces plongeuses qui défient la mer, mais aussi par les réalités sociales coréennes et les histoires de survie qu’elle a rencontrées, Jinyeob Lee crée des images qui touchent directement l’imaginaire et le cœur.

Son passage à Avignon, du 4 au 7 juillet dernier, a été marqué par des défis techniques, des normes strictes, des discussions interminables autour de la sécurité, mais aussi par des rencontres précieuses : habitants, techniciens, programmateurs du monde entier. À travers ces échanges, elle a révélé une sensibilité profonde, une sincérité rare et une vision artistique qui dépasse les frontières.

Dans cette interview que nous avons réalisé le 10 août par visio, Jinyeob Lee se dévoile avec une honnêteté désarmante, partageant ses inspirations, ses luttes, ses doutes et ses espoirs. Une artiste remarquable, dont la présence à Avignon mérite d’être racontée avec autant de soin que celui qu’elle met dans chacune de ses créations.

Jinyeop Lee photographiée à Séoul en 2024. © Park Young‑gyu

Jinyeop Lee photographiée à Séoul en 2024. © Park Young‑gyu


Jason Edwards : Vous avez présenté votre travail au festival d’Avignon. Qu’est‑ce que cela représente pour vous ?

Jinyeop Lee : Je n’aurais jamais imaginé présenter mon travail à Avignon. Je connaissais le festival seulement parce que des amis m’en parlaient, mais je n’avais pas vraiment d’informations. Je savais que c’était un grand festival, mais je n’avais pas beaucoup d’espoir au début. Quand j’ai commencé les démarches administratives, j’ai été surprise par la manière dont tout est divisé en départements, chacun gérant une partie du processus. En arrivant, j’ai ressenti quelque chose de différent des autres festivals où j’ai joué en Europe, en Australie ou en Nouvelle‑Zélande. Habituellement, nous gérons nous‑mêmes toute la technique, mais ici nous avons collaboré avec les techniciens du théâtre, ce qui était très confortable et agréable. Nous avons aussi été sélectionnés pour une pré-performance avec des habitants et des organisations locales. Cela m’a beaucoup touchée, car j’ai commencé à créer des performances pour rencontrer des personnes qui ne vont pas au théâtre. Le festival a ouvert cette possibilité, et j’étais vraiment heureuse de partager ce moment. Pendant le festival, nous avons rencontré des programmateurs du monde entier, ce qui a élargi notre réseau et nos futures connexions. Jouer cinq jours nous a permis de créer des liens avec les communautés et les techniciens locaux. Le public était vraiment excellent. En Corée, les spectateurs ont souvent entre 20 et 30 ans, mais en Europe, ils sont plus âgés et très expressifs. C’était une très bonne expérience.

Pouvez-vous présenter l’œuvre que vous montrez ici ? Quelle en est l’inspiration ?

L’inspiration vient d’une interview des haenyeo, les plongeuses de Jeju. Elles disaient : « Je vais toujours pour mourir, mais je reviens vivante. » Cela m’a fait penser à la société coréenne, où beaucoup de personnes sont à la frontière entre la vie et la mort. Nous avons un taux de suicide très élevé, toutes générations confondues. Je crois que tout le monde lutte pour survivre. J’ai donc imaginé une performance avec un bassin d’eau, avec l’eau juste sous le nez, pour symboliser cette frontière. À cette période, je travaillais aussi avec des réfugiés en Corée. C’était une nouvelle réalité pour moi, et beaucoup de gens autour de moi ne savaient même pas que des réfugiés vivaient en Corée. En même temps, les jeunes Coréens voulaient quitter le pays, qu’ils appelaient « Hell Joseon », pour aller en Europe du Nord. Mais les réfugiés, eux, arrivaient en Corée avec l’espoir de survivre. Ce contraste m’a beaucoup intéressée, et j’ai voulu l’intégrer dans la pièce.

Comment définiriez-vous votre langage artistique ?

Je veux montrer des gestes du quotidien dans l’eau. Les acteurs doivent lutter contre la flottabilité, parce que tout flotte. Ils doivent s’asseoir naturellement, sans montrer cet effet, et c’est très difficile. Bien sûr, l’eau rend tout très beau, mais je veux montrer la vie quotidienne dans ce contexte. Le mouvement quotidien rencontre l’eau, et cela ouvre l’imagination du public. Les objets que j’utilise sont parfois très cruels, et il serait difficile de les montrer sur scène sans eau, car ce serait trop réaliste. Mais dans l’eau, cela aide le public à rester face à cette cruauté sans reculer.

Trois cuves transparentes accueillent les danseurs immergés, dans une performance mêlant endurance, immersion et poésie visuelle. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Trois cuves transparentes accueillent les danseurs immergés, dans une performance mêlant endurance, immersion et poésie visuelle. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon


Comment décririez-vous la danse contemporaine en Corée aujourd’hui ?

La danse contemporaine n’est pas vraiment mon domaine. Je pense que les pièces de danse sont très internationales, et pour moi il est difficile de voir les différences entre les pays. J’utilise beaucoup de mouvement, et je pense souvent que je devrais collaborer avec un chorégraphe. Mais mes amis chorégraphes me disent que je n’en ai pas besoin, alors je continue à créer mes propres mouvements.

Le public européen perçoit-il votre travail différemment du public coréen ?

Je pense qu’ils comprennent très bien ce que j’exprime. En Corée, j’ai eu une discussion en Espagne où j’expliquais que le public coréen trouve la danse contemporaine trop abstraite. Pour eux, « abstrait » signifie « difficile ». Ils veulent toujours savoir exactement ce que cela signifie. C’est lié à notre système éducatif, qui pousse à chercher les bonnes réponses. À mesure qu’on avance dans le système, on retire l’art et le sport, donc les gens ne savent pas comment regarder une œuvre d’art. En Europe, le public sait imaginer. Je donne des indices pour qu’ils imaginent, je ne veux pas donner une réponse exacte. C’est très agréable de jouer pour un public qui peut imaginer librement.

Quel a été le plus grand défi pour présenter votre œuvre à Avignon ?

Les règles de sécurité étaient très strictes. Le festival doit respecter toutes les normes, donc chaque détail devait être discuté. Par exemple, nous utilisons certains chauffages dans le monde entier, même en France, mais les pompiers d’Avignon ont dit que nous ne pouvions pas les utiliser parce qu’ils n’étaient pas certifiés comme produit européen. Nous voulions aussi faire entrer le public dans le bassin d’eau. Cela a été accepté, puis refusé par un autre service, puis rediscuté, puis refusé à nouveau. Les équipes du festival ont fait de leur mieux, mais les réglementations étaient vraiment difficiles.

Scène de « Muljil », où une interprète immergée interagit avec les objets du quotidien dans une composition visuelle intense et introspective. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Scène de « Muljil », où une interprète immergée interagit avec les objets du quotidien dans une composition visuelle intense et introspective. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon


Quels sont vos prochains projets après Avignon ?

Ma nouvelle création s’intitule Challa, un mot du bouddhisme qui désigne un moment très court. Je collabore avec des artistes danois et néo‑zélandais, et nous allons jouer en octobre au Seoul Performing Arts Festival. Cette fois, j’utilise du sable. C’est une performance méditative et participative. Nous dessinons avec des balais sur une surface noire, puis le public est encouragé à bouger avec son corps. La méditation n’est pas très répandue en Corée, surtout chez les jeunes, donc je veux essayer de créer une performance méditative où l’on bloque toutes les informations de la réalité pour se concentrer uniquement sur le sable.

Comment la culture coréenne influence-t-elle votre travail ?

Les Coréens aiment chanter et danser. Ils aiment participer. Je veux créer des situations où ils peuvent être libres sur scène, comprendre qu’ils peuvent participer et être eux‑mêmes. Je connais bien le caractère du public coréen, et je veux jouer avec cela.


Présents partout à travers le monde, les journalistes honoraires de Korea.net ont pour mission de faire connaître et partager leur passion de la Corée et de la culture coréenne au plus grand nombre.

caudouin@korea.kr