Ho Tzu Nyen, directeur artistique de la 16e Biennale de Gwangju. © Lee Il Chun
Par Jasmin Mikolay
Du 5 septembre au 15 novembre 2026, Gwangju accueillera la 16e édition de sa Biennale, l’un des grands rendez-vous internationaux de l’art contemporain en Corée. Intitulée « You Must Change Your Life », cette nouvelle édition place la notion de transformation au cœur d’une exposition réunissant 43 artistes et collectifs.
À Gwangju, cette réflexion sur le changement trouve une résonance particulière. L’histoire de la ville reste profondément liée au soulèvement du 18 mai 1980, dont la mémoire occupe toujours une place essentielle dans son identité. Fondée en 1995 dans ce contexte historique, la Biennale de Gwangju est devenue, au fil des éditions, un lieu majeur de rencontre entre la scène artistique coréenne et la création contemporaine internationale.
La direction artistique de cette 16e édition a été confiée à Ho Tzu Nyen, artiste et cinéaste singapourien reconnu pour une œuvre qui interroge notamment l’histoire, les récits et la modernité en Asie. Figure importante de l’art contemporain asiatique, il a représenté Singapour à la 54e Biennale de Venise en 2011 et présenté des expositions personnelles dans plusieurs grandes institutions internationales, dont le Singapore Art Museum, le Museum of Contemporary Art Tokyo, l’Art Sonje Center à Séoul et le Mudam Luxembourg. Ses films ont également été projetés dans de grands festivals internationaux, notamment à Venise, Cannes et Berlin.
Sa relation avec Gwangju est cependant antérieure à sa nomination comme directeur artistique. Ho Tzu Nyen a participé à la 12e Biennale de Gwangju en 2018, avant d’y revenir en 2021 avec une œuvre commandée pour la 13e édition. Il retrouve aujourd’hui la ville dans un rôle différent : celui de concevoir la vision artistique de l’ensemble de la Biennale.
Dans cet entretien réalisé par courriel entre le 20 et le 24 août 2026, Ho Tzu Nyen revient sur ses liens avec Gwangju, son regard sur la ville et la vision qui guide sa 16e Biennale.
Jasmin Mikolay : Vous avez construit un parcours international singulier. Qu’est-ce qui vous a conduit à accepter la direction artistique de la 16e Biennale de Gwangju ? Et qu’est-ce qui vous attirait personnellement dans l’idée d’assumer ce rôle en Corée ?
Ho Tzu Nyen : Je suis avant tout un artiste. Je ne me considère généralement pas comme un commissaire d’exposition, et certainement pas comme quelqu’un qui serait naturellement fait pour la lourde machinerie et les responsabilités qu’implique la direction d’une biennale. Pour accepter un projet de cette ampleur, il me fallait ressentir davantage qu’un simple intérêt professionnel. Il fallait que j’éprouve une forme d’affinité avec la ville elle-même, une résonance ou un lien personnel, même si je n’étais pas entièrement capable de l’expliquer. Avec Gwangju, j’ai ressenti cela. Mes précédentes expériences de la Biennale en tant qu’artiste ont continué à m’accompagner. Les projets, les amitiés, les conversations et la ville elle-même ont laissé en moi une empreinte bien après mon départ. Aujourd’hui encore, j’essaie de comprendre pourquoi. Je crois que cela tient en partie au fait que Gwangju ne ressemble pas à la plupart des autres biennales. Beaucoup d’expositions de ce type définissent un thème, puis recherchent des artistes susceptibles de l’incarner. Gwangju est différente : la Biennale est née d’un événement historique. Les questions de démocratie, de communauté et de vie collective ne sont donc pas des sujets qu’elle peut simplement adopter puis abandonner. Elles constituent la condition même de son existence. J’ai accepté cette fonction en tant qu’artiste. Je souhaitais aborder l’exposition comme j’aborde la création d’une œuvre : mettre les présupposés à l’épreuve, être à l’écoute des matériaux et des conditions, et permettre aux structures d’évoluer au fil du processus. L’équipe curatoriale, l’équipe chargée de l’exposition et la Fondation m’ont accordé la confiance nécessaire pour travailler ainsi, y compris lorsque nous n’étions pas toujours d’accord. Cette possibilité de laisser une place au désaccord et à l’incertitude a elle-même contribué à donner forme à l’exposition.
Votre relation avec la Biennale de Gwangju remonte à plusieurs années. Vous y avez participé en 2018, puis êtes revenu en 2021. Qu’avez-vous découvert de Gwangju au fil de ces séjours que vous ne connaissiez pas lors de votre première venue ?
Lorsque je suis venu pour la première fois en tant qu’artiste, je connaissais Gwangju comme la connaissent beaucoup de personnes extérieures : comme la ville de Mai 1980. Ce n’est pas faux, mais il ne s’agit que d’une seule image. Or, une seule image peut finir par se substituer à un lieu tout entier. En passant davantage de temps sur place, j’ai commencé à découvrir d’autres histoires de Gwangju, beaucoup moins connues à l’étranger. Il y avait notamment l’École d’art des citoyens de Gwangju et la tradition des gravures sur bois du Minjung, conçues pour être reproduites et circuler au sein des communautés. J’ai aussi découvert Heo Baek-ryeon, qui peignait des paysages à l’encre, cultivait du thé sur le mont Mudeungsan, travaillait la terre et fonda une école agricole. Il y a également la tradition picturale d’Ullimsanbang, à Jindo, qui se perpétue depuis six générations. Aucune de ces histoires ne remplace celle du 18 mai. Elles dessinent plutôt autour d’elle une réalité plus vaste. Elles m’ont appris quelque chose que j’ai emporté avec moi dans cette nouvelle édition : Gwangju n’est pas seulement une ville du soulèvement, mais aussi une « ville de pratiques ». C’est un lieu qui, de multiples manières, s’est demandé comment la vie pouvait être cultivée, défendue, remémorée et transformée.
« The 49th Hexagram » (2020) de Ho Tzu Nyen, présenté lors de la 13e Biennale de Gwangju à Gwangju en 2021. © Ho Tzu Nyen et Edouard Malingue Gallery
La 16e Biennale de Gwangju s’intitule You Must Change Your Life, d’après le dernier vers du poème de Rainer Maria Rilke, Torse archaïque d’Apollon. Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette phrase et que signifie personnellement pour vous cette injonction à « changer sa vie » ?
Ce qui m’intéresse, c’est que cette phrase est à la fois extrêmement directe et profondément ouverte. Elle surgit comme un ordre, mais ne vous dit ni ce qu’il faut faire, ni comment changer, ni ce que vous devez devenir. Le poème met en scène une étrange rencontre. Une personne se tient devant une statue brisée et, à la fin, c’est comme si la statue se mettait à son tour à la regarder. Nous partons généralement du principe que c’est nous qui regardons l’art. Ici, l’œuvre renverse le regard et s’adresse à nous. Nous ne savons jamais vraiment qui parle : l’œuvre au spectateur, une personne à une autre, ou peut-être nous-mêmes face à notre propre reflet. C’est cette ouverture qui permet à la phrase de voyager. Dans un contexte confucéen, par exemple, elle pourrait être entendue moins comme une invitation à se réinventer que comme un appel à se cultiver par la pratique répétée, l’étude, le rituel, la conduite éthique et l’attention portée aux autres. Pour nous, il est important que le changement soit toujours lié à la pratique. Le changement en soi n’est pas nécessairement positif. La véritable question consiste à savoir quelle forme de changement élargit notre capacité à ressentir, à nous souvenir, à entrer en relation et à imaginer. Personnellement, cette phrase me rappelle aussi que certaines choses prennent du temps. Certaines œuvres ne se révèlent pas immédiatement. Elles attendent que nous changions, ou elles nous transforment lentement.
L’histoire de Gwangju est profondément liée à la démocratie et au soulèvement du 18 mai 1980. Comment avez-vous souhaité intégrer cette mémoire à la Biennale sans la réduire à un simple symbole ?
Ma compréhension de mai 1980 s’est nécessairement construite depuis l’extérieur. Je ne l’ai pas vécu et cette mémoire ne m’a pas été transmise dans un cadre familial. Mais à chacun de mes retours, j’ai ressenti plus fortement qu’il était impossible de travailler avec cette ville sans se confronter à cette histoire, non pas comme à un symbole, mais comme à une présence qui perdure. Le risque serait que le 18 mai devienne une image générale de la « résistance », une simple toile de fond qui conférerait automatiquement une gravité morale à une exposition. Nous avons essayé d’éviter cela. L’un des exemples les plus importants est notre travail avec la May Mothers House, une association de femmes dont les vies ont été profondément marquées par le 18 mai. Nous présentons 322 peintures réalisées par ses membres au fil du temps. Elles seront renouvelées pendant l’exposition, afin que les visiteurs qui reviennent puissent découvrir différentes constellations d’images et d’histoires. Leur travail trouve sa place dans la Biennale comme une pratique, et non comme un simple document. Le souvenir et le soutien mutuel constituent autant le médium que la peinture elle-même. Ces œuvres montrent que le 18 mai n’est pas uniquement l’histoire d’un soulèvement. C’est aussi celle de personnes qui ont vécu avec la douleur, les blessures et la perte, tout en continuant à vivre et à changer. Gwangju n’est donc pas simplement le décor de cette Biennale. La ville en est l’un des protagonistes.
En tant qu’artiste singapourien dont le travail s’intéresse depuis longtemps à l’Asie, qu’est-ce que votre expérience en Corée a apporté à votre propre manière de penser la région ?
Je ne suis pas venu à Gwangju en pensant que je la comprenais déjà simplement parce que je suis asiatique. Ce serait trop facile. Une grande partie de mon travail a consisté à penser l’Asie du Sud-Est non comme une région figée, mais comme un espace instable, poreux et en perpétuelle formation. Travailler à Gwangju a élargi ce cadre. La question ne concernait plus seulement l’Asie du Sud-Est, mais l’Asie comme espace de relations et de possibles. L’Asie n’est pas une identité unique. C’est un ensemble d’histoires, de langues, d’images, de mémoires et de pratiques qui se rencontrent et se transforment mutuellement. Singapour et la Corée sont des lieux très différents, mais il existe des résonances : la modernisation accélérée, l’histoire de la guerre froide, les questions liées à la construction nationale, mais aussi des traditions liées à la culture de soi, à l’éducation, à la famille et à la vie collective, même si elles prennent des formes différentes. Les différences sont tout aussi importantes. Singapour et Gwangju ont été façonnés par des trajectoires historiques très différentes. Travailler ici m’a donc appris à penser l’Asie davantage à travers les relations entre des expériences différentes qu’à travers une identité commune.
La Biennale réunit 43 artistes et collectifs issus de générations et de contextes culturels différents. Comment avez-vous souhaité faire dialoguer leurs pratiques plutôt que de simplement juxtaposer leurs œuvres ?
Nous ne voulions pas d’une exposition conçue comme une succession de points, dans laquelle chaque artiste apparaît avec une œuvre avant de disparaître. Dans ce type d’exposition, on voit peut-être une œuvre, mais on ne rencontre pas nécessairement une pratique. Nous avons donc volontairement limité le nombre d’artistes et choisi de présenter plusieurs œuvres de nombre d’entre eux, afin de tracer une ligne plutôt que de marquer un point. Une ligne peut traverser la vie entière d’une artiste, comme dans les photographies qu’Amanda Heng a réalisées avec sa mère pendant près de trois décennies. Elle peut prendre la forme d’une discipline, comme lorsque Tehching Hsieh pointait sur une horloge de travail toutes les heures pendant un an. Elle peut aussi dépasser une seule existence, comme à Ullimsanbang, où une lignée picturale se perpétue depuis six générations. Elle peut même n’appartenir à aucun être humain. Nous avons inclus les volcans de Jeju parmi les participants et présentons des roches volcaniques formées selon des temporalités radicalement différentes : le temps géologique, l’explosion, le refroidissement, la pression et l’érosion. L’exposition se déploie à travers cinq galeries, chacune possédant son propre univers et son propre rythme. Plutôt que d’illustrer un thème unique, les œuvres entrent en relation les unes avec les autres et font apparaître des échos, des tensions et des alliances inattendues.
Vous connaissez désormais la Biennale à la fois comme artiste invité et comme directeur artistique. Quelle place peut-elle, selon vous, occuper dans la vie culturelle et civique de Gwangju ?
Il y a quelque chose de particulier dans l’échelle de Gwangju, et je le dis dans un sens positif. C’est une ville où une biennale peut réellement devenir une composante de la vie civique, plutôt que de n’être qu’un événement parmi des centaines d’autres. La relation entre l’exposition et les personnes qui vivent ici est plus étroite qu’elle ne l’est généralement ailleurs. Je continue à croire au format de la biennale précisément parce qu’il n’a pas de forme fixe. C’est une plateforme qui permet d’expérimenter. Notre édition propose une possibilité parmi d’autres : une biennale plus ciblée, plus concentrée et peut-être plus attentive. Les racines de Gwangju rendent cela possible.
Pour de nombreux visiteurs, la Biennale sera peut-être aussi leur première rencontre avec Gwangju et la Corée. Au-delà des œuvres, qu’aimeriez-vous qu’ils découvrent de la culture et de l’esprit de la ville ?
J’aimerais que les visiteurs comprennent que Gwangju n’est pas seulement une ville marquée par les blessures du passé, mais aussi une ville de dignité, de chaleur humaine et d’endurance. Ce qui m’a touché ici tient à de nombreuses petites rencontres : des conversations, des repas, des visites, les montagnes autour de la ville et les traces de l’histoire dans des lieux ordinaires. Nous présentons notamment le travail de Heo Baek-ryeon, né à Jindo en 1891 et mort à Gwangju en 1977. Maître de la peinture lettrée, il ne considérait pas la peinture, la poésie, la calligraphie et le thé comme des genres séparés. Pour lui, ils relevaient d’une seule et même démarche de culture de soi. Après la libération, Heo Baek-ryeon s’est consacré à l’éducation et à la reconstruction rurale. En 1947, il a fondé une école agricole guidée par trois formes d’amour : l’amour du ciel, l’amour de la terre et l’amour des êtres humains. Les élèves y apprenaient l’agriculture et la culture du thé, mais aussi l’histoire et le chinois classique. Pour financer l’établissement, il cultivait du thé sur le mont Mudeungsan et vendait ses propres peintures. Dans l’exposition, nous présentons ses peintures et ses calligraphies aux côtés des ustensiles qu’il utilisait pour le thé. Les visiteurs sont invités à s’asseoir, à contempler le paysage à travers la fenêtre et à boire une tasse de thé. Pour lui, le thé n’était jamais simplement une boisson. C’était une manière d’apaiser l’esprit, d’approfondir une pratique et de créer des liens entre les personnes. S’il y a une chose que j’aimerais que les visiteurs internationaux retiennent de Gwangju, ce serait le sentiment d’un lieu où l’art, l’éducation, le travail et l’hospitalité ne constituent pas des activités séparées. Cette conviction selon laquelle se cultiver soi-même et contribuer à l’épanouissement d’une communauté sont deux choses indissociables résonne encore ici. Je crois qu’il s’agit de l’une des choses les plus précieuses que cette ville puisse offrir.
Enfin, après toutes ces années de rencontres avec Gwangju, la ville vous a-t-elle changé à votre tour, personnellement ou artistiquement ?
La réponse la plus directe me ramène à un après-midi passé à la May Mothers House. Dans leurs locaux se trouvent de nombreuses petites peintures colorées réalisées lors de séances de thérapie collective. La secrétaire générale nous les décrivait une à une, en racontant qui les avait peintes, les scènes représentées et les histoires qu’elles portaient. Mes collègues et moi étions bouleversés. Chacune de ces petites images renfermait une immense densité d’expériences. Cet après-midi-là a changé ma compréhension de ce à quoi l’art peut servir. J’y ai découvert une forme de création dans laquelle les images ne constituent qu’une partie de ce qui est réellement produit. Ce qui se crée véritablement, c’est de la mémoire, une présence partagée et une manière de continuer. Sur le plan artistique, Gwangju a également élargi ma conception des espaces où peut naître la créativité. Cette exposition compte parmi ses participants une école, une lignée de peintres, une association de femmes et même un groupe de volcans. Je ne pense pas que j’en serais arrivé là ailleurs. Gwangju m’a aussi appris à faire preuve de patience face à l’idée de changement. Une biennale a du sens à mes yeux si elle permet ne serait-ce qu’une seule rencontre capable de changer une vie. Parfois, ses effets ne se révèlent que bien des années plus tard. Pour moi, ce fut le cas.
Kang Hae-jung (May Mothers House), « My Eyes (Remembering) », 2022, acrylique sur toile, 30 × 30 cm. Cette œuvre fait partie d’un ensemble d’environ 320 peintures réalisées par des membres de la May Mothers House et présentées à la 16e Biennale de Gwangju. © Biennale de Gwangju
De ses premières participations comme artiste à son retour aujourd’hui comme directeur artistique, Gwangju est ainsi devenue pour Ho Tzu Nyen bien plus qu’un lieu d’exposition. À travers You Must Change Your Life, son regard invite à découvrir une ville où l’art dialogue avec la mémoire, la transmission, la vie collective et des traditions culturelles toujours vivantes. Une « ville de pratiques », selon ses propres mots, dont les rencontres et les histoires ont fini, au fil des années, par transformer aussi celui qui était venu les observer.
La 16e Biennale de Gwangju se tiendra du 5 septembre au 15 novembre 2026 au Gwangju Biennale Exhibition Hall. L’exposition sera ouverte du mardi au dimanche, de 10h à 18h, avec une dernière admission à 17h30. Les tarifs, les modalités d’accès et les informations pratiques sont disponibles sur le
site officiel de la Biennale de Gwangju.
Cette interview a été traduite depuis l’anglais et rédigée avec l’aide d’un outil d’intelligence artificielle, puis relue par la rédaction de Korea.net.
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