Par Lantou Onirina
À Crécy-Couvé, en Eure-et-Loir, le Moulin de la Bellassière possède une particularité qui invite déjà à se méfier des premières impressions. Au XVIIIe siècle, Madame de Pompadour, à qui Louis XV avait offert le domaine de Crécy, fait réaménager le village et ses alentours. Pour harmoniser le paysage autour de son château, elle fait notamment habiller l’ancien moulin à blé d’une grande façade décorative en trompe-l’œil.
Plus de deux siècles et demi plus tard, ce jeu sur les apparences trouve un écho inattendu dans la programmation proposée les 19 et 20 septembre, à l’occasion des Journées européennes du patrimoine et du 140e anniversaire des relations diplomatiques France-Corée. Sociologie, photographie, peinture et mode offriront autant de façons d’aborder la Corée contemporaine dans un lieu profondément ancré dans l’histoire française.
À l’origine de cette rencontre, Mercédès Ghenassia, qui fait vivre ce lieu et raconte habituellement aux visiteurs l’histoire de Madame de Pompadour. Sa propre découverte de la Corée est beaucoup plus récente. Il y a cinq ans, une curiosité initiale s’est progressivement transformée en passion. Le 140e anniversaire lui a offert l’occasion de rapprocher ces deux univers.
« Il ne s’agit pas de prétendre “expliquer la Corée”, mais de donner envie de la regarder à travers plusieurs sensibilités et, surtout, de susciter la curiosité », résume-t-elle.
Au XVIIIe siècle, l’ancien moulin à blé de la Bellassière est dissimulé derrière une façade décorative imaginée dans le cadre des aménagements du domaine de Madame de Pompadour, juin 2026. © Mercédès Ghenassia
Regarder un pays depuis l’autre côté
Ce choix de plusieurs sensibilités prend tout son sens dans les parcours réunis au Moulin. Deux des créatrices sont nées en Corée et vivent aujourd’hui en France. Une autre a découvert le pays depuis la France avant d’y passer plusieurs mois. La quatrième observe depuis longtemps comment des références venues d’ailleurs s’installent progressivement dans les habitudes culturelles françaises.
La question n’est donc pas tant de savoir qui pourrait donner la vision la plus juste de la Corée que de comprendre ce que la distance, le voyage ou le déplacement font au regard.
San Kang en donne un exemple presque immédiat. L’artiste cherche à faire apparaître son identité coréenne dans certaines de ses peintures, notamment par l’utilisation de mots en coréen. Mais une fois ces signes retirés, elle s’interroge elle-même.
« Sans ces éléments, je me demande s’il est vraiment possible de le sentir simplement en regardant mes peintures. »
La création de Hye-Jung Kunzelmann brouille encore davantage les frontières. Certains de ses vêtements paraissent plus coréens à un regard français, alors que des femmes coréennes les trouvent parfois davantage français. Et l’inverse peut aussi se produire.
Rien d’étonnant finalement pour une créatrice dont les références se sont construites au fil d’expériences vécues dans différents pays d’Europe et d’Asie. Elle cite Paris ou Kyoto, mais aussi d’autres lieux qui ont marqué son parcours. Son univers ne se laisse donc pas réduire à un simple passage de la Corée vers la France.
Cette question du déplacement du regard est aussi au cœur du travail de Karine Baptiste. Lorsqu’elle découvre la façade en trompe-l’œil de la Bellassière, elle y voit immédiatement un parallèle avec The Korean Puzzle, son projet consacré à ce que l’on perçoit et retient d’une autre culture à travers les images, les productions culturelles et les voyages.
Ce que les images laissent voir
Le titre The Korean Puzzle joue lui-même avec cette incertitude. Le puzzle français suppose de réunir plusieurs pièces pour comprendre un ensemble. L’expression anglaise being puzzled renvoie, elle, au trouble face à ce que l’on ne comprend pas encore.
Karine Baptiste est partie de cette hésitation. Lors de voyages en Corée puis durant une résidence de trois mois à Busan en 2025, elle a confronté les représentations du pays aux expériences de femmes françaises attirées par la Hallyu mais aussi à ses propres rencontres sur place.
Son regard s’est progressivement déplacé. Des artistes coréens et expatriés lui ont montré d’autres réalités du pays, parfois éloignées des images les plus séduisantes diffusées à l’étranger. Elle a également parcouru d’anciens quartiers de Busan, observé les traces de l’occupation japonaise et les transformations très rapides de la ville.
Le projet s’est transformé avec elle. Karine Baptiste a finalement choisi d’y intégrer les images produites par les femmes qu’elle avait interrogées, afin que leur expérience ne soit pas ramenée à sa seule interprétation.
Au Moulin, elle présentera « Rémanences – 잔상 (Jansang) – Afterimage », premier volet de The Korean Puzzle. Ses images sont notamment travaillées en sérigraphie, par couches successives. Le procédé lui-même fait écho à l’acculturation telle qu’elle la décrit, construite peu à peu par les rencontres, les souvenirs et les expériences.
La mode de Hye-Jung Kunzelmann procède elle aussi par transformation plutôt que par reproduction. Lorsqu’elle part du hanbok, elle cherche à conserver la manière dont le vêtement enveloppe le corps, une féminité suggérée et ce qu’elle appelle « l’âme coréenne ». Mais les nœuds peuvent devenir plus courts ou disparaître, et une jupe se transformer en pantalon ou en short. L’identité demeure un point d’ancrage sans figer la création.
Même certains principes de construction échappent facilement à un regard qui n’en possède pas les codes. Le hanbok traditionnel, rappelle-t-elle, est conçu à plat, sans pinces. C’est lorsqu’il est porté que le volume apparaît et que la silhouette se dessine.
Dans sa peinture, San Kang s’intéresse aux émotions, aux désirs et aux contradictions humaines. Vivre en Corée puis en France lui a surtout fait remarquer que les émotions se ressemblent, mais qu’on ne les exprime pas toujours de la même façon. En France, elle a parfois le sentiment qu’on les montre plus librement. En Corée, elles peuvent davantage être retenues pour préserver l’harmonie du groupe.
À travers la photographie, la peinture ou le vêtement, une même interrogation revient ainsi sans avoir besoin d’être formulée explicitement. Que reste-t-il d’une culture lorsqu’elle voyage, et que voyons-nous réellement lorsque nous croyons la reconnaître ?
Une création de Hye-Jung Kunzelmann, qui revisite certains principes du hanbok dans une écriture contemporaine. © Pascal Pinson
Des références qui deviennent familières
Cette circulation dépasse largement les œuvres présentées à la Bellassière. Sylvie Octobre l’inscrit dans une transformation beaucoup plus longue de nos univers culturels.
D’une génération à l’autre, les hiérarchies et les références changent. Des formes d’abord considérées comme populaires, juvéniles ou secondaires peuvent progressivement être reconnues, transmises et intégrer un patrimoine commun. Elle évoque notamment les séries télévisées ou les productions japonaises qui ont accompagné plusieurs générations françaises avant de devenir des références familières.
L’exposition croissante à des œuvres venues d’ailleurs nous apprend aussi progressivement à en lire certains codes. Sylvie Octobre parle de capacités de « lecture cosmopolite ». Il n’est pas nécessaire de connaître précisément une société pour commencer à reconnaître des références, des habitudes ou des manières de raconter qui lui appartiennent.
La Corée installée pendant deux jours dans un moulin associé à Madame de Pompadour paraît alors moins incongrue qu’au premier regard. Elle raconte aussi la manière dont ce qui nous semblait autrefois lointain peut peu à peu entrer dans notre paysage culturel.
Un lieu fait pour provoquer la rencontre
Mercédès Ghenassia tient justement à ce que le Moulin ne reste pas figé dans son histoire. Madame de Pompadour fut collectionneuse, mécène et attentive à la création de son temps. Accueillir aujourd’hui des artistes contemporaines lui paraît donc cohérent avec l’esprit du lieu.
Le bâtiment lui-même participe alors à la rencontre. San Kang le décrit presque comme un partenaire, avec sa mémoire, son atmosphère et les histoires qu’il porte. Hye-Jung Kunzelmann, lorsqu’elle évoque son désir de créer des vêtements capables de traverser les générations, les rapproche spontanément des murs de la Bellassière qui ont eux aussi traversé les siècles.
Et le public ajoutera bientôt son propre regard à tous ceux qui se croisent déjà dans le projet.
Certains visiteurs viendront d’abord pour Madame de Pompadour ou pour découvrir le Moulin. D’autres auront été attirés par la Corée, sa culture contemporaine, ses séries, sa musique ou sa mode. San Kang aime précisément l’idée que quelqu’un puisse rencontrer son travail sans l’avoir prévu, sans références particulières ni attente préalable.
C’est aussi ce qu’espère Mercédès Ghenassia. Que chacun reparte avec une image de la Corée peut-être un peu plus complexe, mais aussi avec une autre manière de regarder son propre patrimoine.
Dans un ancien moulin dont la façade a précisément été conçue pour modifier ce que l’on en percevait au premier regard, la proposition paraît particulièrement bien trouvée.
Le défilé se tient au Moulin de la Bellassière, 28500 Crécy-Couvé, les samedi 19 et dimanche 20 septembre de 14h30 à 18h. Plus d'informations sur
le site Internet des Journées du patrimoine.
Le travail de Hye-Jung Kunzelmann fait évoluer les volumes et les détails du hanbok sans renoncer à ce que la créatrice appelle son « âme coréenne ». © Pascal Pinson
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