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15.09.2026

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Par Nicole Bergeaud

À première vue, ce sont des bibliothèques peintes remplies de livres, de porcelaines et d’objets, mais les chaekgeori racontent aussi les échanges de la Corée de Joseon avec le monde.

Derrière ces compositions se cache en réalité une étonnante circulation des idées entre la Corée, la Chine et l’Europe.

C’est cette histoire que le musée Guimet a choisi de raconter dans l’exposition « Le savoir en trompe-l’œil. Corée, XVIIIe-XXe siècle », présentée à Paris du 16 septembre 2026 au 4 janvier 2027.

Mais l’exposition elle-même est née d’une découverte inattendue.

Il y a trois ans, au cours de recherches d'inventaire au musée Guimet, Arnaud Bertrand, commissaire de l’exposition et responsable de la recherche internationale à l'École des arts joailliers, ouvre des paravents provenant de la collection Lee Ufan. Parmi eux apparaît par chance un rouleau exceptionnel du XVIIIe siècle, sans documentation et en mauvais état.

On y voit des étrangers à la cour chinoise, une horloge, une montre à gousset et différents dignitaires, dont un Coréen tenant une branche de corail.

Le rouleau provient de la collection de Victor Collin de Plancy, premier représentant diplomatique de la France en Corée.

Rouleau représentant une délégation d’ambassades étrangères à la cour des Qin, Corée, époque Joseon, XVIIIe siècle. © Musée Guimet

Rouleau représentant une délégation d’ambassades étrangères à la cour des Qing, Corée, époque Joseon, XVIIIe siècle. © Musée Guimet


Mais que faisait un Coréen dans cette représentation de la cour chinoise ?

J’ai demandé à Arnaud Bertrand de nous raconter la naissance du projet et l’histoire singulière du chaekgeori. Dans son récit se croisent livres, ambassades, peintres de cour, objets scientifiques et influences venues de très loin.

Nicole Bergeaud : Vous insistez sur le rôle du roi Jeongjo. Pourquoi est-il essentiel dans l’histoire du chaekgeori ?

Arnaud Bertrand : Il faut d’abord comprendre le personnage, à une époque où la Corée a de nombreuses ambassades avec la Chine et où les ouvrages circulent énormément. Ce n’est pas un royaume ermite. Le roi Jeongjo, comme ses prédécesseurs, est très au fait de ce qui se passe au-delà de la péninsule. Grand amateur de livres et de savoir, il est à l’initiative du Gyujanggak, la bibliothèque royale, mais aussi de l’Oegyujanggak, sa bibliothèque extérieure construite sur l’île de Ganghwa.

Ganghwa, un nom qui m’est familier après avoir parcouru Ganghwa deux fois et consacré un article à cette île où l’histoire de Joseon reste très présente.

C’est sous le roi Jeongjo que les premières bibliothèques peintes connues apparaissent. J’ai beaucoup discuté de cette question, notamment avec la responsable des collections de peinture du Musée national de Corée. On n’a aucune référence de chaekgeori antérieure au roi Jeongjo qui a eu cette idée extraordinaire : puisqu’il ne peut pas lire tous ses livres, pourquoi ne pas avoir derrière lui sa bibliothèque en trompe-l’œil ? Il commande alors aux peintres de l’Académie royale des représentations de bibliothèques. Mais la fonction de ces paravents dépasse largement la décoration.

Le roi Jeongjo part du principe que lorsque l’on entre dans le cabinet d’un lettré, on est soi-même inspiré par cet environnement. Même si l’on ne lit pas tous les livres qui nous entourent, le simple fait de se trouver au milieu d’objets liés au savoir peut élever l’esprit. Il y a donc derrière ces bibliothèques peintes une véritable politique éducative.

Paravent à quatre panneaux représentant des livres et des objets de lettré. © Musée national du Palais Séoul

Paravent à quatre panneaux représentant des livres et des objets de lettré. © Musée national des palais de Corée


Une partie de l’histoire du chaekgeori se joue à Pékin. Comment ces influences arrivent-elles en Corée ?

Les ambassades coréennes sont essentielles. Les missions officielles envoyées à la cour des Qing ne comprennent pas seulement les représentants du roi et leurs conseillers, des lettrés et des artistes les accompagnent.

À Pékin, ces voyageurs découvrent une capitale extrêmement cosmopolite. Ils observent les collections des élites chinoises, mais aussi des techniques et des connaissances venues d’Europe.

Ils visitent notamment des églises occidentales où ils découvrent la perspective et le trompe-l’œil introduits en Chine par les missionnaires jésuites.

Il faut imaginer ce que cela représente pour eux d’entrer pour la première fois dans une église construite et décorée selon des principes qui leur sont complètement étrangers. Leurs témoignages écrits sont d’autant plus intéressants que ces décors ont disparu.

À leur retour en Corée, leurs récits fascinent le roi Jeongjo, notamment par la manière dont les animaux sont traités dans la peinture occidentale. Il aurait aimé aussi que l’on fasse de lui un portrait comme ceux des empereurs chinois Qianlong ou Kangxi, représentés dans leur univers de lettrés.

Les ambassades coréennes s’intéressent aussi aux instruments scientifiques comme les horloges et les télescopes.

J’aurais adoré pouvoir présenter dans l’exposition des objets rapportés par les ambassades… Je suis allé au Musée national des palais de Corée pour leur demander s’ils les avaient. Il n’y a rien, malgré les nombreuses sources écrites, les rapports et les notes de voyage.

Les ambassades ramènent donc livres, gravures, objets et connaissances. L’image d’une Corée de Joseon totalement isolée du reste du monde ne tient plus.

Le chaekgeori est donc né d’influences chinoises et européennes. Peut-on malgré tout parler d’un art profondément coréen ?

C’est totalement coréen. Dans les maisons bourgeoises ou aristocratiques chinoises, on trouve des bibliothèques aux « cent trésors », avec des étagères où sont disposés des jades, des bronzes, des porcelaines et toutes sortes d’objets associés à la culture lettrée. Les Coréens découvrent ainsi à Pékin l’accumulation chinoise des objets savants et précieux et les techniques occidentales de perspective. Puis ils en font autre chose… c’est peut-être là que réside toute la singularité du chaekgeori.

Au fil du temps, les artistes coréens s’affranchissent du modèle initial. Les étagères peuvent disparaître, les objets prennent davantage de place, les perspectives se brisent. Les compositions deviennent plus libres, parfois presque irréelles.

La Corée n’a donc pas simplement reçu des influences étrangères : elle les a transformées.

Paravent à dix panneaux représentant une bibliothèque (chaekgado). © Musée national de Corée

Paravent à dix panneaux représentant une bibliothèque (chaekgado). © Musée national de Corée


Ce paravent presque entièrement consacré aux livres est sans doute l’un des témoignages les plus proches des premiers paravents aux livres commandés par le roi Jeongjo (1776-1800). Aucun vase, aucun instrument de lettré ne détourne le regard : seule demeure la bibliothèque. Elle semble d’abord copier un meuble réel, où tous les ouvrages seraient rangés à portée de main de leur propriétaire. Pourtant les livres glissent, flottent et défient la gravité. La bibliothèque devient alors une construction de l’esprit.

Les objets représentés correspondent-ils réellement à ce que possédaient les commanditaires de ces peintures ?

Non. Elles représentent aussi un idéal : l’intérêt pour certains objets qui pourraient élever leur esprit ou ce qu’ils imaginaient pouvoir posséder un jour. C’est ce que j’appelle le cabinet des désirs.

Le paravent ouvre ainsi un espace qui n’existe pas réellement. Placé contre un mur, il devient la projection d’un cabinet aux trésors imaginaire.

Né dans l’environnement royal, le chaekgeori se diffuse progressivement dans d’autres milieux. Les livres demeurent, mais porcelaines, fleurs, fruits, objets précieux ou familiers envahissent les compositions. Certains portent des significations symboliques, d’autres témoignent des goûts et des aspirations de leur époque. Dans d’autres civilisations, on retrouve des porcelaines, des jades ou des objets précieux dans les arts décoratifs et dans la peinture. Mais en Corée, ces objets deviennent le sujet principal.

Ils ne sont pas simplement là pour décorer. Ils sont représentés pour ce qu’ils portent intellectuellement, pour ce qu’ils évoquent chez celui qui les regarde.

Les étagères disparaissent, les livres deviennent eux-mêmes des objets et des animaux liés à la longévité entrent dans les compositions. C’est presque onirique et surréaliste.

Ce qui a longtemps été considéré comme simplement décoratif est en réalité un mouvement pictural complètement singulier et libre.

Les chaekgeori n’ont pas cessé. Au XXe siècle, on continue à produire des paravents classiques avec une perspective centrale ou à deux points de fuite. Mais on trouve aussi cette manière coréenne de vouloir montrer la totalité des objets, alors que l’œil ne peut normalement pas voir tous les côtés d’une bibliothèque en même temps.

On est devant un paysage construit, une bibliothèque fictive. Les artistes récupèrent l’art du trompe-l’œil et en font véritablement un sujet.

Extraits d'un paravent de bureau à douze panneaux. © Musée national de Corée

Extraits d'un paravent de bureau à douze panneaux. © Musée national de Corée


Sur ce paravent de bureau, les livres ne sont pas présentés sur des étagères : peints comme des blocs presque cubiques, ils s’empilent en colonnes et construisent une architecture instable, sans sol visible. Les objets semblent posés sur ces volumes, parfois en lévitation : fruits de bon augure, fleurs de lettré, lunettes, montre, cigarettes et sac à main illustrent les échanges interculturels.

Des bibliothèques peintes face à une vraie bibliothèque : le jeu entre réel et illusion se prolongera jusque dans la scénographie imaginée pour l’exposition. Sous la rotonde du musée Guimet, la bibliothèque historique fera face aux bibliothèques peintes coréennes : de vrais livres devant des livres qui n’existent que par la peinture.

Et lorsque je demande à Arnaud Bertrand comment il définirait finalement le chaekgeori, sa réponse offre peut-être la meilleure manière de regarder ces œuvres. « C’est une sorte de paysage d’objets. »

Paravent de bureau à douze panneaux Corée. © Musée national de Corée

Paravent de bureau à douze panneaux Corée. © Musée national de Corée


Un grand merci à Arnaud Bertrand qui, une nouvelle fois, a pris le temps de partager avec moi ses connaissances et son regard sur l’art coréen, le 16 août, lors de notre conversation téléphonique, et le 14 septembre, lors de la visite de l'exposition.

Quant à moi, j’ai découvert le chaekgeori en 2021 au centre culturel coréen à Paris, lors de l’exposition « Minhwa – Chaekgeori… de la beauté des livres », qui présentait notamment ses réinterprétations contemporaines. Cinq ans plus tard, l’exposition du musée Guimet permet d’en remonter le fil jusqu’à Joseon et de comprendre ce que ces accumulations de livres et d’objets racontent aussi de l’ouverture de la Corée au monde.

L’histoire du chaekgeori m’a fascinée, mais j’ai été encore plus surprise par la modernité des œuvres plus récentes. Lorsque les étagères disparaissent et que les objets semblent flotter librement dans l’espace. C’est peut-être ce qui m’a le plus séduite dans cette exposition.

De nombreuses activités sont proposées pour petits et grands, à découvrir sur le site du musée Guimet.

« Le savoir en trompe-l’œil. Corée, XVIIIe-XXe siècle » réunit des œuvres du Musée national de Corée, du Leeum Samsung Museum of Art, du National Folk Museum of Korea, mais aussi du Louvre, du musée du quai Branly, de la BNF et de la bibliothèque d’études coréennes du Collège de France mais aussi des œuvres issues des collections coréennes du musée Guimet.

Arnaud Bertrand, commissaire de l’exposition « Le savoir en trompe-l’œil. Corée, XVIIIe-XXe siècle », au musée Guimet jusqu’au 4 janvier 2027. © Musée Guimet

Arnaud Bertrand, commissaire de l’exposition « Le savoir en trompe-l’œil. Corée, XVIIIe-XXe siècle », au musée Guimet jusqu’au 4 janvier 2027. © Musée Guimet



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