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08.10.2026

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Une création de Hye-Jung Kunzelmann est présentée dans les jardins du Moulin de la Bellassière à l’occasion des Journées européennes du patrimoine, les 19 et 20 septembre 2026. © Ewa Kolecki

Une création de Hye-Jung Kunzelmann est présentée dans les jardins du Moulin de la Bellassière à l’occasion des Journées européennes du patrimoine, les 19 et 20 septembre 2026. © Ewa Kolecki



Par Lantou Onirina

En 1987, lors d’un voyage en France, Hye-Jung Kunzelmann assiste à une cérémonie de remise de diplômes à l’école militaire de Saint-Cyr Coëtquidan. Elle porte un hanbok rose. Un petit garçon de trois ans, qui n’a jamais vu une telle tenue, se met à pleurer en appelant sa mère. La créatrice se souvient avec humour de cette rencontre avec un enfant pour qui elle ressemblait à une extraterrestre.

Près de 40 ans plus tard, c’est dans les jardins du Moulin de la Bellassière, à Crécy-Couvé, en Eure-et-Loir, que ses créations ont défilé. Les 19 et 20 septembre, le lieu associé à Madame de Pompadour accueillait une programmation consacrée à la Corée à l’occasion des Journées européennes du patrimoine et du 140e anniversaire des relations diplomatiques France-Corée.

Aux côtés de la styliste, la peintre San Kang, la photographe Karine Baptiste et la sociologue Sylvie Octobre étaient invitées à partager leurs regards sur le pays. À l’origine de cette rencontre, Mercédès Ghenassia souhaitait faire vivre le patrimoine de la Bellassière en y accueillant des créations et des réflexions contemporaines.

Dans leurs réponses à mes questions, leurs parcours ont fait apparaître des histoires qui dépassent largement le cadre de l’événement. Un souvenir d’enfance, une rencontre à l’étranger ou la découverte d’une œuvre peuvent parfois modifier durablement notre manière de regarder une culture. Et, dans certains cas, notre manière de nous regarder nous-mêmes.

Photo du haut : Mercédès Ghenassia et la sociologue Sylvie Octobre au Moulin de la Bellasière. Photo du bas, de gauche à droite : l’artiste peintre San Kang, la styliste Hye-Jung Kunzelmann, la photographe et artiste visuelle Karine Baptiste, Sylvie Octobre et Mercédès Ghenassia au Moulin de la Bellasière, en septembre 2026. © Ewa Kolecki

Photo du haut : Mercédès Ghenassia et la sociologue Sylvie Octobre au Moulin de la Bellasière. Photo du bas, de gauche à droite : l’artiste peintre San Kang, la styliste Hye-Jung Kunzelmann, la photographe et artiste visuelle Karine Baptiste, Sylvie Octobre et Mercédès Ghenassia au Moulin de la Bellasière, en septembre 2026. © Ewa Kolecki


Le hanbok rose et la mémoire de l’enfance

Lorsque j’interroge Hye-Jung Kunzelmann sur le saekdong, ce tissu traditionnel coréen aux bandes de couleurs, sa réponse commence par quelques mots simples : « Je travaille avec la mémoire. »

L’anecdote de son hanbok rose en France en est une illustration. Le souvenir de la réaction du petit garçon est resté avec elle, comme celui d’un moment où son vêtement traditionnel avait provoqué un étonnement qu’elle n’avait pas anticipé.

Ses premières créations en saekdong puisent elles aussi dans l’enfance. Son premier ensemble était inspiré d’Alice au pays des merveilles. Elle associe les lignes du tissu au cours de la vie et les différentes couleurs aux émotions que les enfants expriment sans retenue.

La créatrice explique que les différentes périodes de notre vie continuent de nous accompagner, même lorsque nous ne pouvons plus les retrouver telles qu’elles étaient. Ses vêtements lui permettent de renouer avec la jeune femme qu’elle a été à 20 ou 30 ans, et avec les souvenirs qui nourrissent encore son imaginaire.

Cette relation au passé éclaire également ce qui l’a touchée à la Bellassière. Elle évoque les pierres du bâtiment, les aménagements entrepris à l’époque de Madame de Pompadour et les personnes qui ont contribué à l’histoire du lieu. Le travail accompli aujourd’hui pour le préserver lui paraît tout aussi important que celui de ses bâtisseurs.

L’idée de continuité se retrouve ainsi dans sa manière d’aborder la mode. Hye-Jung Kunzelmann se définit comme une artiste et une artisane. Elle souhaite créer des vêtements qui restent longtemps auprès de ceux qui les portent et puissent, pourquoi pas, accompagner les générations suivantes.

Au Moulin, ses créations ont été présentées dans un environnement où les traces du passé demeurent visibles. Les photographies du défilé montrent les silhouettes contemporaines prendre place dans les jardins, devant les bâtiments anciens. Une rencontre qui donnait un cadre particulièrement concret à son rapport à la mémoire.

Mais un vêtement, comme une œuvre d’art, ne raconte pas nécessairement la même histoire à toutes les personnes qui le découvrent.

Photo du haut : les mannequins réunis à l’issue du défilé dans les jardins du Moulin de la Bellassière, les 19 et 20 septembre 2026. Photo du bas : une création de Hye-Jung Kunzelmann présentée lors du défilé. © Ewa Kolecki

Photo du haut : les mannequins réunis à l’issue du défilé dans les jardins du Moulin de la Bellassière, les 19 et 20 septembre 2026. Photo du bas : une création de Hye-Jung Kunzelmann présentée lors du défilé. © Ewa Kolecki


La liberté de voir autre chose

Cette place laissée au regard du public occupe une part importante de la démarche de San Kang.

Je lui ai demandé s’il existait, parmi les œuvres qu’elle devait présenter au Moulin, une peinture qu’elle conseillerait de regarder en premier pour entrer dans son univers. Sa réponse a été immédiate : elle ne souhaitait pas imposer de parcours.

« Chacun peut commencer par celle qui l’attire, tout simplement. »

L’artiste coréenne, installée en France, apprécie que les visiteurs puissent découvrir son travail avec leurs propres références et leurs propres émotions. Elle accepte volontiers qu’une peinture évoque à quelqu’un une idée ou un souvenir qu’elle-même n’avait pas envisagé au moment de sa création.

« Si quelqu’un y voit quelque chose que je n’avais pas prévu, c’est aussi une sorte de petit cadeau pour moi. »

Cette liberté d’interprétation prend une dimension particulière dans une manifestation comme les Journées européennes du patrimoine. Le public peut venir pour l’histoire d’un monument et découvrir à cette occasion des œuvres contemporaines qu’il n’aurait pas spontanément cherché à voir.

San Kang apprécie également la possibilité d’exposer aux côtés d’artistes qui utilisent d’autres techniques et possèdent d’autres sensibilités. À la Bellassière, ses peintures côtoyaient notamment le travail photographique de Karine Baptiste.

« Exposer avec d’autres artistes est toujours très intéressant. C’est une rencontre d’univers différents, de techniques différentes, de sensibilités différentes. »

Cette idée de rencontre trouve un écho particulier dans la démarche de Karine Baptiste. La photographe s’intéresse elle aussi à la liberté du regard mais son projet l’a conduite à une autre question : comment représenter l’expérience d’une personne sans parler à sa place ?

Ces femmes qui retrouvent une part d’elles-mêmes en Corée

À l’origine de The Korean Puzzle, il y a une interrogation née sur les réseaux sociaux. En 2023, Karine Baptiste découvre le témoignage d’une femme d’une soixantaine d’années qui souhaite s’installer en Corée après un séjour de 15 jours.

La photographe se trouve alors elle-même dans le pays pour rendre visite à deux amies coréennes. Son expérience de la Corée diffère de l’enthousiasme qu’elle observe dans certains groupes francophones et cette différence l’intrigue.

Elle entreprend de rencontrer des femmes dont la passion pour la Corée a progressivement pris une place importante dans leur vie. Son projet se concentre sur celles qui ont plus de 45 ans.

Ce choix correspond à sa propre tranche d’âge mais il répond aussi à une interrogation sur cette période de la vie. Karine Baptiste s’intéresse aux changements physiques et personnels, à la perspective de la fin de l’activité professionnelle et aux questions que certaines femmes peuvent alors se poser sur leur identité ou leur place dans la société.

Les participantes qu’elle rencontre ont parfois découvert la Corée grâce aux K-dramas. Leur intérêt s’est ensuite étendu à d’autres aspects du pays. Elles apprennent la langue, se renseignent sur son histoire et s’intéressent à ses réalités sociales. Elles connaissent également certaines de ses difficultés, notamment les pressions auxquelles les femmes peuvent être confrontées.

Malgré cela, leurs voyages renforcent souvent leur attachement à la Corée.

« Ce qui est intéressant, c’est que l’expérience de la Corée renforce l’engouement des femmes rencontrées pour ce pays », observe Karine Baptiste.

Plusieurs participantes lui racontent qu’elles se sentent particulièrement bien lorsqu’elles y séjournent. L’artiste reste prudente sur les raisons de cette sensation. Elle s’interroge notamment sur la part qui peut relever des vacances, de l’éloignement des préoccupations quotidiennes ou du sentiment de sécurité ressenti par certaines femmes voyageant seules.

Ce qui retient surtout son attention, c’est la place que cette expérience peut prendre dans leur vie.

« La Corée devient un territoire symbolique où se jouent des dynamiques de réinvention de soi et de quête d’identité dans un monde hyperconnecté. »

Karine Baptiste rapproche cette expérience de la sienne lorsqu’elle est partie vivre aux États-Unis à 33 ans. Elle se souvient avoir alors ressenti un nouvel espace de liberté.

La découverte d’un autre pays peut ainsi offrir la possibilité de se voir différemment, sans que cette transformation repose nécessairement sur une connaissance exhaustive de sa société.

Au cours de sa résidence de trois mois à Busan, en 2025, la photographe a elle-même éprouvé un attachement nouveau à la Corée. Elle évoque notamment les liens d’amitié noués avec des artistes coréens et expatriés, ainsi que le sentiment d’appartenance qu’elle a découvert au fil de ses rencontres.

Elle raconte avoir vécu ce que désigne le terme coréen jeong, souvent associé à l’attachement et aux liens affectifs qui se construisent avec le temps.

Mais son travail lui a aussi fait prendre conscience de la manière dont nous pouvons idéaliser une culture étrangère. Une rencontre survenue pendant sa résidence l’a particulièrement amusée.

Une jeune Coréenne qui avait vécu dix ans en France lui a décrit les Français comme des personnes gentilles dans les transports et les familles françaises comme très unies. Karine Baptiste a été frappée par la ressemblance avec certains propos tenus par les femmes françaises qu’elle interrogeait sur la Corée.

Les représentations positives que l’on construit d’un autre pays ne circulent donc pas dans un seul sens.

Cette anecdote éclaire une des interrogations centrales de The Korean Puzzle. Les images qui nous attirent vers un pays exercent une influence réelle sur notre expérience, mais nos souvenirs et nos attentes contribuent eux aussi à façonner ce que nous en retenons.

L’artiste souhaite justement faire une place aux images produites par les femmes qu’elle a rencontrées. Leurs photographies lui permettent de montrer des expériences de la Corée qui ne se confondent pas avec la sienne.

Au Moulin, elle présentait « Rémanences – 잔상 (Jansang) – Afterimage », premier volet de cette recherche consacrée aux images, à la mémoire et à l’expérience d’une culture étrangère.

Mercédès Ghenassia et la sociologue Sylvie Octobre lors d’un échange au Moulin de la Bellassière, en septembre 2026 © Ewa Kolecki

Mercédès Ghenassia et la sociologue Sylvie Octobre lors d’un échange au Moulin de la Bellassière, en septembre 2026 © Ewa Kolecki


Sylvie Octobre : pourquoi la Corée attire-t-elle autant ?

Les parcours étudiés par Karine Baptiste rejoignent une question qui occupe depuis plusieurs années Sylvie Octobre : comment des productions culturelles parviennent-elles à susciter un intérêt qui dépasse largement la musique ou les séries par lesquelles les publics les ont découvertes ?

La sociologue a notamment étudié la Hallyu avec Vincenzo Cicchelli, avec lequel elle a publié K-pop, soft power et culture globale en 2022. Les deux chercheurs y proposent la notion de sweet power pour analyser certaines caractéristiques du rayonnement culturel coréen.

Lors de mon entretien avec Sylvie Octobre, nous sommes revenues sur cette expression et sur l’usage désormais très répandu du terme soft power.

La sociologue rappelle que cette notion désigne une capacité d’influence fondée sur l’attraction plutôt que sur la contrainte. La culture peut ainsi rendre un pays désirable et donner envie d’en découvrir d’autres aspects.

Dans le cas de la Corée, ce mécanisme lui paraît particulièrement intéressant. Une personne peut commencer par apprécier sa cuisine, découvrir ensuite sa musique ou ses séries, puis souhaiter apprendre le coréen ou voyager dans le pays.

« Il y a vraiment un phénomène d’attraction », souligne-t-elle.

Mais Sylvie Octobre estime que le terme soft power, employé pour des situations historiques et géopolitiques très différentes, ne suffit pas toujours à décrire les particularités du rayonnement coréen.

Avec Vincenzo Cicchelli, elle a proposé celui de sweet power pour mieux caractériser cette forme d’attraction culturelle. Elle insiste toutefois sur un point : quelle que soit l’expression utilisée, il s’agit bien d’un pouvoir. Le succès international des productions culturelles peut susciter de l’adhésion mais aussi des réactions de concurrence ou de rejet.

La sociologue revient également sur le rôle de la pandémie de Covid-19 dans la découverte de la Corée par de nouveaux publics. Elle considère que les confinements ont accéléré l’exposition aux contenus coréens, déjà très présents sur les plateformes numériques et les réseaux sociaux. Elle cite notamment les initiatives de BTS pour maintenir le lien avec ses fans pendant cette période.

Pour autant, l’existence d’une offre culturelle abondante n’explique pas à elle seule les expériences personnelles qu’elle peut déclencher. Les publics s’approprient les œuvres, développent leurs propres intérêts et poursuivent parfois leur découverte bien au-delà de ce qu’ils avaient initialement cherché.

C’est ce que montrent, de manière très concrète, les femmes rencontrées par Karine Baptiste. Leur intérêt pour la Corée peut commencer devant un écran, puis les conduire vers des voyages, des rencontres et de nouveaux questionnements personnels.

Sylvie Octobre souligne enfin que les industries culturelles jouent aujourd’hui un rôle important dans la découverte de sociétés étrangères. Elle regrette cependant que cette ouverture ne soit pas davantage accompagnée par les institutions éducatives et culturelles, alors qu’elle pourrait contribuer à mieux comprendre des univers auxquels les publics n’avaient pas auparavant accès.

Le projet de Mercédès Ghenassia au Moulin de la Bellassière prend ici tout son intérêt. Il permet de prolonger une curiosité parfois née de la culture populaire par une rencontre avec des artistes, des œuvres et des réflexions sur la Corée contemporaine.

Photo du haut : l’artiste peintre San Kang au Moulin de la Bellassière, en septembre 2026. Photo du bas : la styliste Hye-Jung Kunzelmann lors des Journées Européennes du Patrimoine au Moulin de la Bellassière en septembre 2026. © Ewa Kolecki

Photo du haut : l’artiste peintre San Kang au Moulin de la Bellassière, en septembre 2026. Photo du bas : la styliste Hye-Jung Kunzelmann lors des Journées Européennes du Patrimoine au Moulin de la Bellassière en septembre 2026. © Ewa Kolecki


Faire de l’hospitalité une rencontre

Mercédès Ghenassia ne voulait pas simplement accueillir une programmation consacrée à la Corée dans un monument historique. Elle souhaitait créer les conditions d’une rencontre.

Les parcours des femmes qu’elle a réunies lui paraissaient particulièrement adaptés à cette démarche. Chacune entretient un rapport personnel à la Corée, construit par son histoire, son métier et ses expériences. Leurs interventions permettaient de découvrir le pays sans chercher à en proposer une représentation unique.

Cette diversité a également donné au Moulin une autre manière de raconter sa propre histoire. Le patrimoine français constituait le cadre de l’événement, mais il devenait aussi un sujet de réflexion pour des artistes dont les références et les expériences s’étaient construites ailleurs.

« Je ne souhaite pas seulement que l’on visite un monument. J’aime surprendre le visiteur, provoquer une émotion, créer une rencontre et, parfois, l’amener vers un sujet qu’il n’était pas venu chercher », explique Mercédès Ghenassia.

L’idée fait écho à cette jeune Coréenne rencontrée par Karine Baptiste, qui avait découvert en France une société différente de celle que ses habitants décrivent parfois eux-mêmes. Elle rejoint également San Kang, heureuse qu’un visiteur découvre dans une peinture une signification que l’artiste n’avait pas imaginée.

À la Bellassière, les Journées européennes du patrimoine ont ainsi donné l’occasion de prolonger les échanges culturels France-Corée à travers des expériences personnelles. Le défilé, les œuvres présentées et les rencontres réunissaient des formes de création différentes dans un même lieu.

Mercédès Ghenassia espérait que cette programmation conduirait les visiteurs à regarder la Corée avec davantage de curiosité. Mais son ambition concernait tout autant la manière dont ils pourraient redécouvrir leur propre environnement.

« Car découvrir une autre culture nous conduit souvent, par effet de miroir, à reconsidérer la nôtre. »

Mercédès Ghenassia prend la parole au Moulin de la Bellassière, aux côtés d’un portrait de Madame de Pompadour, figure centrale de l’histoire du lieu, durant les Journées Européennes du Patrimoine en septembre 2026 © Ewa Kolecki

Mercédès Ghenassia prend la parole au Moulin de la Bellassière, aux côtés d’un portrait de Madame de Pompadour, figure centrale de l’histoire du lieu, durant les Journées Européennes du Patrimoine en septembre 2026 © Ewa Kolecki



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