Par Danielle Tartaruga
Il est certaines vies qui ne sont pas linéaires, loin de là, et pour de multiples raisons, parfois, alors qu’elles sont en plein élan, elles se retrouvent brisées !
Alors, lorsque tout s’écroule autour de vous, que le rythme est soudainement rompu, comment continuer à vivre, comment repartir, aller de l’avant, où chercher l’énergie pour remonter la pente lorsque l’on est dans le creux de la vague ?
Certains n’ont pas les capacités de le faire, mais d’autres lorsque leur peine touche le fond trouvent en eux la force nécessaire pour remonter la pente.
Anderson J. Kim est de ceux-là, mais c’est aussi quelqu’un de généreux et il a utilisé sa propre expérience de vie pour insuffler de l’espoir aux autres. Il a décidé d’écrire, afin d’emmener avec lui d’autres personnes en souffrance, vers un nouveau départ.
Son livre en deux tomes,
Les mémoires d’un garçon de la montagne est un livre plein de sagesse, de poésie, de sincérité, d’émotions partagées ; il permet également de comprendre beaucoup de choses, car bien que coréenne cette histoire est universelle !
Je n’en dis pas plus, et vous laisse découvrir qui est Anderson J. Kim, que j’ai eu le plaisir d’interviewer à propos de ce livre qu’il a publié récemment et qui est désormais disponible en trois langues : coréen, anglais et français.
Portrait officiel d'Anderson J. Kim, au siège des Nations Unies, en 2025. © Anderson J. Kim / Photographe officiel des Nations Unies
Danielle Tartaruga : Bonjour M. Anderson J. Kim, avant de nous parler de votre livre… pourriez-vous nous parler un peu de vous et vous présenter pour les lecteurs de Korea.net ?
Anderson J. Kim : Je suis né dans un petit village de montagne en Corée. J’ai suivi le chemin de l’éducation et suis devenu professeur d’université, tout en travaillant au développement de nouveaux domaines académiques et à la mise en relation de l’éducation, de l’industrie et des politiques publiques. Durant la crise financière asiatique et la période de crise économique en Corée, j’ai également participé à des actions de formation et à des politiques destinées à aider les personnes touchées par les restructurations, le chômage et les départs anticipés, notamment dans les domaines de la reconversion et de la création d’entreprise.
Pour moi, l’éducation n’a jamais consisté uniquement à transmettre des connaissances. Elle doit aussi permettre à chacun de découvrir ses possibilités et de retrouver la capacité de construire sa propre vie.
Aujourd’hui, j’ai élargi cet engagement à la communauté internationale et je participe à diverses activités d’intérêt public et humanitaire au service de l’humanité. Avec le recul, l’enseignement à l’université et l’action que je mène aujourd’hui dans la communauté internationale peuvent sembler très différents, mais ils reposent sur une même conviction : croire dans les capacités de chaque personne et contribuer à ce que celle-ci puisse préserver sa dignité et se relever par elle-même.
Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire cet ouvrage en deux volumes ?
Je n’ai pas écrit ce livre pour raconter ma vie comme une réussite ou pour laisser un récit de gloire personnelle. Avec le temps, j’ai compris qu’une vie individuelle ne raconte jamais uniquement l’histoire d’un seul être humain : elle porte aussi les traces de sa famille, de la société et de l’époque dans laquelle il a vécu.
Je suis parti d’un petit village de montagne, dans la pauvreté, avant de connaître les transformations de la Corée, l’essor de l’éducation, les crises économiques et les bouleversements sociaux et politiques de mon époque. Ma vie a connu des moments de réussite et de reconnaissance, mais aussi des périodes où tout semblait s’effondrer.
Après avoir traversé ces expériences, j’ai ressenti le besoin de garder une trace des personnes rencontrées, de l’amour de ma famille, des épreuves, des déceptions et de l’espérance qui ont accompagné mon parcours.
Ce livre n’est donc pas destiné à accuser qui que ce soit ni à raviver les conflits du passé. Je souhaitais simplement laisser le témoignage d’une vie, à travers laquelle le lecteur peut aussi regarder une époque de la Corée.
Comment avez-vous écrit ce livre et comment êtes-vous retourné dans vos souvenirs ?
En écrivant ce livre, il était important pour moi de prendre une certaine distance avec moi-même. C’est pourquoi je raconte une grande partie de mon parcours à travers deux figures : « le garçon » et « le professeur ».
« Le garçon » représente l’enfant que j’étais dans mon village de montagne. « Le professeur » est également un nom par lequel j’ai été appelé plus tard, pendant une période particulièrement difficile de ma vie. Ces deux figures sont en réalité deux aspects d’une même personne.
Cette manière d’écrire m’a permis de ne pas me placer constamment au centre du récit. Je pouvais regarder ma propre vie avec davantage de recul, comme un témoin de mon propre parcours.
En procédant ainsi, j’ai eu le sentiment de retrouver les personnes, les événements et les émotions du passé sans chercher à embellir les souvenirs ni à me justifier. Pour moi, écrire est devenu à la fois un retour vers le passé et une manière, depuis le présent, de regarder à nouveau l’homme que j’étais.
Sans révéler trop de détails, pourriez-vous nous présenter les principaux thèmes des deux volumes ?
Le premier volume est, en quelque sorte, l’histoire d’un garçon qui avance vers le monde. Il commence par l’enfance dans un village de montagne, la famille, le désir d’apprendre et le chemin qui mène progressivement vers la société. Il évoque ensuite l’université, l’éducation, la création de nouveaux domaines d’étude et les différentes expériences vécues au milieu des transformations de la société coréenne.
Le deuxième volume part d’une question différente : même lorsque tout semble s’être arrêté, le voyage d’un être humain peut-il continuer ? Les lettres adressées à ma famille, la souffrance, la réflexion, les relations humaines, les déceptions et la volonté de recommencer une vie en constituent une partie importante.
Si l’on considère les deux volumes ensemble, le premier raconte le chemin d’un garçon qui avance vers le monde, tandis que le second raconte comment, même lorsque l’on a le sentiment d’avoir tout perdu, il est possible de reprendre la route.
Au fond, le thème essentiel de ces deux livres n’est pas la réussite. C’est plutôt la manière dont un être humain se souvient, endure et trouve la force de recommencer.
Les deux tomes de « Les mémoires d'un garçon de la montagne », d'Anderson J. Kim. © Danielle Tartaruga
À quels lecteurs ce livre s’adresse-t-il ? Il est disponible en plusieurs langues, n’est-ce pas ?
Je n’ai pas écrit ce livre pour une génération particulière ni uniquement pour les lecteurs coréens. Pour ceux qui ont connu la Corée d’autrefois, il peut être une occasion de retrouver certains souvenirs. Pour les jeunes générations, il peut aussi ouvrir une fenêtre sur le monde dans lequel leurs parents et leurs grands-parents ont vécu.
Mais je crois surtout que certaines histoires peuvent dépasser les frontières. L’enfance dans la pauvreté, l’amour d’une mère et d’une famille, les rêves, l’éducation, les réussites et les échecs, les relations humaines, la perte et la recherche d’une raison de continuer sont des expériences que l’on peut retrouver dans toutes les cultures.
C’est pourquoi j’ai souhaité que cette histoire soit d’abord accessible aux lecteurs étrangers en anglais et en français. Je ne cherche pas à expliquer la Corée aux lecteurs ni à leur imposer une interprétation. Je souhaite plutôt qu’à travers la vie d’un Coréen, ils puissent porter leur propre regard sur la Corée et sur l’expérience humaine qui s’y rattache.
L’année 2026 est également particulière puisque nous célébrons le 140e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Corée. Le fait que cette histoire coréenne puisse rencontrer, cette année, des lecteurs francophones a donc pour moi une signification particulière.
Quel sentiment avez-vous éprouvé après avoir publié cette histoire personnelle ?
Après la publication, le sentiment que j’ai d’abord éprouvé n’était pas vraiment celui de la joie, mais plutôt celui d’avoir enfin « laissé partir » quelque chose.
Pendant longtemps, les souvenirs de ma famille, les paysages de mon enfance, les personnes rencontrées et certaines périodes difficiles étaient restés profondément en moi. En les écrivant, ils étaient encore mes souvenirs. Mais au moment de la publication, ils ne m’appartenaient plus tout à fait : ils devenaient aussi une histoire que chaque lecteur pouvait lire et interpréter à partir de sa propre expérience.
J’ai également ressenti une certaine appréhension. Raconter sa vie signifie montrer non seulement ses réussites, mais aussi ses faiblesses, ses échecs et ses blessures. Avec le temps, j’ai cependant compris que c’était précisément le sens d’un récit de mémoire.
Je ne souhaite pas dire au lecteur que j’avais raison. Je préfère lui présenter mon parcours avec le plus de calme et de sincérité possible et lui laisser la liberté de décider lui-même ce que cette vie signifie.
Comment le livre est-il accueilli actuellement ? Avez-vous prévu des rencontres ou des séances de dédicaces avec les lecteurs ?
Ce qui me touche le plus, c’est de voir que des lecteurs de générations et de cultures différentes découvrent chacun une partie différente du livre. Certains sont sensibles à l’histoire du garçon de montagne et de sa mère, d’autres à l’éducation et au parcours professionnel, tandis que certains retrouvent dans les périodes d’épreuve et de recommencement quelque chose de leur propre expérience.
Pour moi, les réactions des lecteurs comptent davantage que les chiffres de vente. Lorsqu’une histoire très personnelle rejoint le souvenir ou la vie d’une autre personne, je sens que le livre cesse d’être uniquement mon histoire.
Cependant, ma situation personnelle actuelle ne me permet pas, pour le moment, de rencontrer directement les lecteurs ni de mener autant d’actions de promotion que je le souhaiterais. C’est pour moi une réelle déception, car le moment de la parution est précisément celui où j’aurais aimé pouvoir échanger davantage avec les lecteurs.
Je continue néanmoins à aller à leur rencontre à travers le livre, les interviews et les échanges en ligne. Si les circonstances me le permettent à l’avenir, j’aimerais pouvoir rencontrer les lecteurs directement. Je souhaiterais alors que ces rencontres soient plus qu’une simple promotion ou une séance de dédicaces : des moments d’échange autour de la vie, de la mémoire, des transformations de la Corée et de ce que nous souhaitons transmettre aux générations futures.
Au fond, publier un livre ne signifie pas seulement remettre une histoire au monde. C’est aussi commencer une nouvelle relation avec ceux qui la lisent. Dans ce sens, cette nouvelle rencontre avec les lecteurs a déjà commencé.
Les changements profonds qu’a connus récemment la société coréenne ont-ils influencé votre décision d’écrire ce livre ?
La Corée a connu, au cours de la génération à laquelle j’appartiens, des transformations d’une rapidité exceptionnelle. D’un pays marqué par les blessures de la guerre et la pauvreté, elle est devenue, en quelques décennies, une nation reconnue pour son développement économique et son influence culturelle dans le monde.
Mais plus les changements sont rapides, plus la mémoire commune entre les générations peut se fragiliser. La pauvreté que j’ai connue, la solidarité familiale et communautaire, le désir d’éducation, les efforts et les sacrifices liés au développement du pays, ainsi que les conflits de société que j’ai vécus peuvent déjà sembler très éloignés aux jeunes générations.
En observant les transformations et les tensions de la société coréenne, j’ai ressenti davantage le besoin de laisser une trace de ce que nous avons vécu. Je ne voulais pas convaincre un camp ou imposer une lecture particulière. Je voulais simplement poser une question : d’où venons-nous, et par quelles étapes sommes-nous arrivés jusqu’ici ?
C’est pourquoi j’ai choisi de montrer, autant que possible, l’époque que j’ai personnellement vécue plutôt que de porter un jugement définitif sur la Corée d’aujourd’hui. Je souhaite laisser au lecteur la liberté de réfléchir et de tirer ses propres conclusions. C’est l’une des raisons essentielles pour lesquelles j’ai voulu transformer mes souvenirs personnels en témoignage.
Anderson J. Kim et une collègue au siège des Nations Unies à New York, en 2025. © Anderson J. Kim / Photographe officiel des Nations Unies
Avez-vous d’autres projets d’écriture ?
Pour le moment, plutôt que de me précipiter vers un nouveau livre, je souhaite que « Les Mémoires d’un garçon de la montagne » puisse continuer à rencontrer des lecteurs dans différentes langues et différentes cultures.
Mais je ne considère pas que l’écriture s’arrête avec ces deux volumes. En les écrivant, j’ai compris qu’une mémoire personnelle contient encore de nombreuses histoires de personnes et d’époques qui mériteraient d’être racontées.
J’aimerais notamment continuer à écrire sur l’éducation, la dignité humaine, les personnes rencontrées au cours de mon parcours international et les valeurs humaines que l’on retrouve, malgré les différences de pays et de cultures.
Comme le suggère le titre du deuxième volume, mon propre voyage n’est pas terminé. Je ne sais pas encore quelle forme prendra le prochain livre, mais j’aimerais que mes futurs écrits continuent à relier les personnes et les époques et puissent laisser quelque chose aux générations qui viennent.
Merci beaucoup Anderson J. Kim pour cet entretien qui je l’espère donnera envie aux lecteurs de Korea.net de découvrir ces deux livres, et merci également à votre ami, M. Ahn, de nous avoir livré de si jolies lettres dans le tome 2.
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