Journalistes honoraires

17.10.2025

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Par Lantou Onirina

J’ai eu la chance d’être invitée à l'avant-première du film The Shadow’s Edge, le 4 octobre, à Paris.

La salle est plongée dans le noir. Le film s’ouvre sur une course-poursuite en voiture, nerveuse, précise. La caméra danse entre pneus qui crissent et angles mouvants, puis le décor bascule : on se retrouve soudain dans un hôtel luxueux. Là, le combat éclate, explosif, virtuose, avec des mouvements de caméra à couper le souffle. Jackie Chan n’est pas là, et ce jusqu’à ce que l’histoire ait déployé plusieurs actes déjà. Le film ne commence pas avec son nom, mais en immersion dans un monde en tension.

Dès les premières minutes de ce premier acte fulgurant, un visage attire. Celui de Jun, membre du groupe de K-pop Seventeen. Il n’est pas le protagoniste, n’intervient pas longtemps, mais il est l’un des premiers visages que l’on retient. Et pour cause, c’est à partir de son regard que la course-poursuite s’élance. Son rôle lui offre une fenêtre : sur lui repose une promesse, celle d’un lien entre le cinéma de genre asiatique et l’énergie pop actuelle.

Une ouverture dynamique, une mise en place exigeante

Larry Yang signe ici une introduction audacieuse, pensée comme un choc visuel. La première séquence passe du rugissement des moteurs à la clarté feutrée d’un palace, avant de glisser vers des immeubles d’habitation plus modestes. Ce contraste de décors, le luxe clinquant et la réalité populaire, pose d’emblée le ton du film. C’est une œuvre qui circule entre deux mondes, où la violence ne se cantonne ni aux ruelles sombres ni aux tours dorées.

Le récit s’organise comme un engrenage : poursuite, technologie, collisions, heurts de corps et de classes. Le spectateur est entraîné dans une tension mouvante, où chaque plan semble chercher son équilibre. Tout reste fluide, instable, comme si le film explorait ses propres contours avant d’asseoir ses certitudes.

Jackie Chan n’apparaît pas tout de suite. Le réalisateur choisit de le faire attendre, de le laisser entrer dans un univers déjà en mouvement, traversé par d’autres forces. Lorsqu’il arrive enfin, c’est dans un monde qui a déjà commencé sans lui et c’est précisément ce décalage qui donne tout son sens à sa présence. C’est le moment où entre en scène le vétéran, celui qu’on appelle quand les méthodes ordinaires ne suffisent plus.

Jackie Chan, l’âge comme langage

Quand Chan entre en scène, ce n’est jamais pour imposer par la posture, mais pour incarner un héritage. Son apparence est plus contenue, empreinte du poids du temps, mais aussi de la dignité d’un professionnel qui sait ce qu’il risque et ce qu’il pèse dans l’image.

Il joue un spécialiste de la surveillance, rappelé de sa retraite pour ses compétences, pour sa mémoire corporelle. Il n’est pas là pour prouver qu’il peut encore tout faire, mais pour rappeler que le geste, corrigé par les années, reste porteur de sens. Le film le présente de façon presque humble, en contraste avec la jeunesse, la hâte, la technologie du monde moderne.

Son art agit désormais à plusieurs niveaux. Le spectaculaire, certes (l’affiche l’exige) mais aussi la retenue, l’expérience, le poids du regard, de la patience. Sa manière de bouger, d’anticiper les espaces, d’utiliser les traits légers du décor, tout cela devient un langage en soi.

Transmission, contrastes et conflits générationnels

Au cœur du film, il y a un conflit de méthodes. Dans le camp des antagonistes, on oppose les façons anciennes (discrétion, observation, ruses) à celles des jeunes leaders, plus technologiques, audacieuses, disruptives. Ce n’est pas seulement un combat entre le bien et le mal, c’est un dialogue d’époques.

L’histoire, telle qu’elle se dessine, met en scène des « fils » (au sens moral et métaphorique) qui veulent faire autrement, opposés à des « pères » qui croyaient à un équilibre entre l’ombre et la  lumière. Chan, dans ce cadre, joue un rôle de pivot : pas parfait, pas omnipotent, mais essentiel à la réconciliation ou à la remise en question.

C’est ça, la « transmission » au sens narratif du film. Comment faire dialoguer le passé et le présent, les méthodes éprouvées et l’innovation, le corps et le réseau, le visible et le virtuel.


Jun, l’enfant du cinéma retrouvé

Pour beaucoup de spectateurs, la présence de Jun était l’un des attraits de cette avant-première. On le connaît surtout comme danseur et vocaliste du groupe Seventeen, mais peu se rappellent qu’il a commencé sa carrière… devant une caméra. Dès l’âge de deux ans, Jun tournait déjà en Chine. Avant même d’être idole, il était acteur.

Dans The Shadow’s Edge, il incarne Hu Feng, un jeune membre de gang dont la trajectoire croise celle du héros dans des scènes où la tension se joue autant dans le regard que dans l’action. Jun y est sobre, concentré, presque silencieux. Et c’est peut-être ce silence qui impressionne le plus. Dans la salle, on sent une retenue, une maturité qui dépasse la simple apparition symbolique.

Loin du simple caméo, sa présence prend des allures de retour aux sources, comme si l’enfant du cinéma retrouvait sa place naturelle avant de tracer un nouveau pont entre les arts.

Jun incarne cette porosité entre les mondes, entre le cinéma traditionnel chinois et la culture pop coréenne mondialisée. Son visage appartient à plusieurs univers et c’est ce mélange qui attire. Les spectateurs de cinéma découvrent une autre forme de présence, les fans de K-pop retrouvent un artiste dans un cadre différent, sans que l’un n’efface l’autre.

Comme souvent dans la K-pop, les fans suivent leurs bias dans toutes leurs aventures, qu’elles soient musicales, publicitaires ou cinématographiques. Cette fidélité transversale, propre à la culture des fandoms coréens, donne au film une aura particulière, bien au-delà de la seule sphère du grand écran. Dans les salles, elle se transforme en énergie collective, en murmure d’encouragement. Une autre forme de soutien, aussi cinématographique qu’émotive.

Quelques jours avant l’avant-première parisienne, une image est venue prolonger cette résonance entre les deux artistes. Le 27 septembre 2025, à Hong Kong, Jackie Chan a fait une apparition surprise sur scène lors du concert de Seventeen, invité par Jun lui-même. Il a chanté Sincere Hero, repris le slogan du concert avec les membres et salué le public sous les acclamations.

Loin d’être une simple anecdote, ce moment a pris valeur de symbole. Après s’être croisés à l’écran, les deux artistes se retrouvaient sur scène, comme si le film avait trouvé son prolongement naturel dans la musique, entre génération du cinéma et génération pop, entre mémoire et mouvement.

Le choc des générations, la rencontre des publics

La force du film tient dans cette rencontre improbable entre deux univers. Jackie Chan attire les spectateurs qui ont grandi avec ses cascades, ses combats, ses comédies martiales ; Jun attire ceux qui ont découvert la Corée artistique, la K-pop, une autre image de l’Asie contemporaine.

Ces deux mondes ne se remplacent pas, ils se répondent. Jackie Chan incarne la tradition du corps, de l’apprentissage répété, du métier transmis de plateau en plateau. Jun représente une génération qui maîtrise la scène, la caméra et le réseau, une génération qui vit dans l’interaction autant que dans la performance.

Dans la salle, cette cohabitation se ressent. Les rires, les murmures, les applaudissements ne viennent pas toujours des mêmes moments, mais à la fin, un même souffle traverse le public. Celui d’une transmission accomplie, d’un pont jeté entre hier et demain.

© Space Odyssey

© Space Odyssey


Une partition franco-asiatique

Autre signe discret de cette alliance des mondes : la bande originale du film, signée Nicolas Errèra, compositeur français familier du cinéma asiatique. Ses sonorités mêlent cordes classiques et textures électroniques, comme pour traduire en musique cette tension entre héritage et futur.

C’est aussi une belle métaphore de la circulation culturelle entre l’Asie et l’Europe, celle qui m’a conduite, ce soir-là, dans cette salle parisienne où se projetait pour la première fois en France le nouveau visage d’un cinéma en mutation.

Et cette projection avait pour moi une résonance particulière. Jackie Chan, c’est une part d’enfance, celle des films d’action à l’affiche des cinémas de cette époque à Madagascar. Jun, c’est une autre part de mon histoire, celle de la K-pop, de cette énergie moderne que j’accompagne depuis des années avec curiosité et passion. Et c’est aussi l’un de mes bias les plus chers.

Les voir réunis à l’écran, dans un film qui parle de transmission entre générations et entre cultures, avait quelque chose d’émouvant, presque symbolique. Un écho parfait pour cet épisode de Tradition et modernité, où passé et présent dialoguent enfin dans la même lumière.

Assise dans la salle, je me suis dit que The Shadow’s Edge ne parlait pas seulement d’action, mais de transmission sous toutes ses formes : celle des gestes, des émotions, des influences qui voyagent et se répondent d’un continent à l’autre.

Un film qui, au-delà de son intensité visuelle, pose une question simple : que reste-t-il du mouvement quand il devient mémoire ?

The Shadow’s Edge s’impose avant tout comme un espace de transmission, un film où les générations se répondent, et où la mémoire du geste continue de tracer sa propre ligne dans la lumière du présent.

Affiche promotionnelle de « The Shadow’s Edge ». © Space Odyssey

Affiche promotionnelle de « The Shadow’s Edge ». © Space Odyssey


Titre : The Shadow’s Edge
Réalisation : Larry Yang
Distribution : Jackie Chan, Tony Leung Ka-fai, Zhang Zifeng, Ci Sha, Wen Junhui (Jun)
Musique : Nicolas Errèra (France)
Tournage : Macao (incluant Wynn Macao)
Distribution française : Space Odyssey Films / Heylight Pictures
Sortie française : 3 décembre 2025
Durée : 142 minutes


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