23 juin 2026, 18h00. À l’entrée de KBS, à Séoul, un membre de l’équipe vient me chercher devant la barrière et m’accompagne jusqu’aux studios. Devant l’un des bâtiments, quelques fans sélectionnées pour assister à une émission attendent Evan, le nom sous lequel Heeseung, ancien membre d’Enhypen, vient d’entamer sa carrière solo. Dans les couloirs animés par les tournages de l’après-midi, un écran affiche les émissions, les horaires et les artistes présents.
Quelques minutes plus tard, je rejoins Han Young-ae dans sa loge, avant l’enregistrement d’Open Concert, où elle interprétera trois chansons.
Une voix que toute la Corée connaît
Peu connue du public français, Han Young-ae est pourtant l’une des voix les plus reconnaissables de Corée. Active depuis 1976, cette chanteuse passée par la scène folk et le théâtre au sein de la troupe Jayu a traversé un demi-siècle de mutations musicales. Son album Barabonda, paru en 1988, installe définitivement son univers avec des titres devenus emblématiques comme Nugu eopso?, Kopbulso et Lucille.
À la croisée du folk, du blues, du rock et de la chanson coréenne, son timbre grave et rugueux lui a valu le surnom de « sorcière du son ». En 2026, elle célèbre ses cinquante ans de carrière avec des concerts anniversaires et le single SnowRain, écrit et composé par Kim Tae-won, leader du groupe Boohwal.
Lorsqu’elle se présente, pourtant, elle choisit les mots les plus simples.
« Bonjour, je suis Han Young-ae, chanteuse de la République de Corée. Enchantée. »
Face aux cinquante années écoulées, deux sentiments lui viennent immédiatement.
« J’ai honte. Et je suis fière. »
« Personne n’aurait imaginé cela »
« De la fin des années 1960 aux années 1970, il y avait la chanson populaire coréenne, le trot, la pop américaine, les chants traditionnels et bien d’autres musiques. Au milieu de cette diversité, la musique à la guitare acoustique était devenue l’un des courants dominants chez les jeunes. On parlait d’une forme de folk coréen. Tout le monde ou presque se promenait avec une guitare. »
« Il n’était pas facile de penser que la musique populaire coréenne, et surtout la musique chantée dans notre langue, pourrait un jour être entendue ainsi à l’étranger. Lorsqu’on envisageait de débuter hors de Corée, la question de la langue constituait toujours un obstacle. »
Un demi-siècle plus tard, les chansons en coréen voyagent dans le monde entier. Cette évolution lui rappelle une expérience vécue bien avant l’essor de la Hallyu.
En parallèle de la musique, elle a travaillé comme comédienne au sein de la troupe Jayu. Elle s’est notamment produite à Paris lors de spectacles joués entièrement en coréen.
« Nous sommes venus jouer en France deux fois. À l’époque, nos représentations étaient données en coréen. Après les spectacles, nous avons compris que, même lorsque les langues sont différentes, les émotions communes aux êtres humains peuvent circuler. Je pense qu’aujourd’hui, les fans de BTS et des autres jeunes artistes comprennent et partagent leur musique grâce à ce même langage du cœur. »
« C’est une bonne chose. Je leur en suis reconnaissante. Ils ont dû consacrer énormément de travail à leur musique et à la scène. Bien sûr, le show-business et d’autres facteurs interviennent, mais je veux avant tout applaudir les efforts qui leur ont permis de toucher le cœur des gens. La musique et la culture ont toujours changé avec leur époque. »
Son admiration n’empêche pas une mise au point. Pour une grande partie du public international, l’expression « K-pop » renvoie aujourd’hui essentiellement aux groupes d’idols. Han Young-ae rappelle que la musique populaire coréenne possède un territoire beaucoup plus vaste.
« La Corée compte une très grande diversité musicale, depuis les formes traditionnelles jusqu’aux genres contemporains. Je fais moi aussi partie de la K-pop, au sens de musique populaire coréenne. Notre pays possède une histoire de plus de 5 000 ans et une culture aux racines profondes, à partir desquelles de nombreuses musiques ont grandi. J’aimerais que le monde sache qu’il existe des artistes de toutes les générations, des groupes mixtes, des musiciens issus du gugak, mais aussi du blues, du jazz et de nombreux autres univers. Que cette diversité soit connue serait déjà une bonne chose. »
Parmi toutes ces voix, la sienne demeure impossible à confondre avec une autre. Lorsqu’elle tente de la définir, Han Young-ae ne parle ni de tessiture ni de technique.
« La solitude. La tragédie. L’émotion qui ne se transmet pas uniquement par le son constitue un élément important. »
« Il ne s’agit pas d’une tristesse ou d’un vide à une ou deux dimensions. C’est un état qui a déjà traversé le filtre de la solitude. C’est parfois le son des os plutôt que celui de la chair. Parfois quelque chose de limpide. Parfois une image qui ressemble à une tragédie grecque. »
« Je ne dirais pas que j’ai poursuivi cette liberté volontairement. Je suis Coréenne, alors les sensibilités coréennes sont naturellement imprégnées en moi. Les genres sont plutôt les vêtements que je pose sur mes chansons, sur mes émotions et sur la sensibilité propre à chaque musique. Ensuite, l’évaluation appartient aux critiques et au public. »
Cette curiosité l’a aussi conduite à reprendre deux titres de G-Dragon lors de ses concerts anniversaires, fait rare dans ses propres spectacles.
« Nous avions reçu beaucoup de demandes pour que je chante des morceaux d’idoles actuelles. Nous avons choisi G-Dragon parce qu’il possède aujourd’hui beaucoup d’expérience et de maturité, tout en conservant son charme. J’ai interprété deux de ses chansons et le public a beaucoup aimé. »
« Chaque fois que de nouvelles musiques paraissent, je les écoute, à ma manière. »
« La façon d’écrire les paroles est différente. Les formes musicales, la pensée, le langage des émotions et les techniques employées ne sont plus les mêmes. Lorsque je reprends leurs chansons, j’essaie d’entrer dans leur cœur. »
Elle refuse toutefois de se placer dans la position d’une aînée chargée de transmettre son savoir.
« Je ne pense pas vraiment en termes de choses que notre génération devrait leur transmettre ou que nous devrions apprendre d’eux. Nous vivons à la même époque et nous partageons nos sensibilités. Notre regard sur la musique et notre attitude à son égard sont probablement assez proches. Les éléments précis et les détails relèvent ensuite des choix individuels. »
J’avais prévu de filmer avec Han Young-ae un épisode de « Playlist » pour Chingu Lab, mon média en ligne, autour de cinq chansons associées à son parcours. Mais dès la première question, il devient évident que son rapport à la musique ne se laissera pas enfermer dans une liste.
« Je ne peux pas choisir une seule chanson. Les souvenirs sont divisés en fragments. Parfois, lorsqu’on entend une partie d’un morceau, une époque, une situation ou une expérience ressurgit. C’est cela, la force de la musique. Et, à vrai dire, je ne passe pas beaucoup de temps à regarder vers le passé. »
Une chanson qui l’aurait aidée dans les moments difficiles ? Là encore, aucun titre unique ne s’impose.
« Cela dépend des périodes. Je ne peux pas attribuer ce rôle à une ou deux chansons. Je peux seulement dire que, parce que la musique a toujours été à mes côtés, les moments difficiles l’ont peut-être été un peu moins. Sa présence m’a permis de me sentir moins seule et de moins souffrir. »
Nous ne filmerons finalement rien. Pourtant, cette Playlist impossible révèle peut-être davantage son rapport à la musique que cinq réponses parfaitement calibrées : non pas une succession de titres, mais une présence continue, capable de faire resurgir bien plus tard quelques notes, une sensation ou un fragment de vie.
Le premier pas vers l’espoir
Au-delà de la K-pop, Han Young-ae aimerait que les étrangers découvrent la dimension collective de la culture coréenne.
« Pour le dire simplement, la culture coréenne conserve l’esprit d’une longue vie communautaire. Elle contient une attention aux autres, une forme d’altruisme. »
Elle évoque aussi le pungnyu, goût partagé pour les arts, la convivialité et une certaine liberté de vivre. « Pour l’exprimer très simplement, les Coréens aiment chanter et danser librement. »
Pour incarner cette identité collective, elle choisit Arirang.
« Arirang est une mélodie qui soutient notre sentiment d’appartenance commune. Lorsque l’on se met à la fredonner, on a l’impression de pouvoir accueillir beaucoup de choses et d’y trouver le premier pas vers l’espoir. Si vous l’apprenez avec le cœur, vous pourrez peut-être y retrouver toutes les émotions de la vie. »
Notre échange touche à sa fin. Han Young-ae doit rejoindre le plateau d’Open Concert.
Cinquante ans après ses débuts, son parcours rappelle que la musique coréenne fait coexister les générations. Les formes et les langages changent, mais demeure cette conviction née de ses représentations parisiennes, bien avant que le mot Hallyu ne s’impose : les êtres humains n’ont pas besoin de parler la même langue pour reconnaître une émotion.
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