Plus qu’une exposition historique, « Silla : l’Or et le Sacré » est une véritable invitation au voyage au cœur de la Corée ancienne. Présentée au musée Guimet jusqu’au 31 août, elle offre au public français une occasion rare de découvrir la richesse culturelle et artistique du royaume de Silla, qui unifia une grande partie de la péninsule coréenne au VIIe siècle et posa les bases de la Corée que nous connaissons aujourd’hui.
Capitale pendant près de mille ans, Gyeongju fut le centre politique, spirituel et artistique de l’un des plus grands royaumes de Corée. Son héritage y demeure omniprésent. Surnommée « le musée sans murs », la ville conserve une atmosphère unique : des « tumuli » collines funéraires apparaissent au détour des rues, des temples millénaires se nichent au pied des montagnes, tandis que les vestiges archéologiques cohabitent naturellement avec la vie quotidienne.
À trois heures de Séoul, c’est un lieu de vie et de patrimoine vivant absolument fascinant.
J’ai eu un véritable coup de cœur pour Gyeongju lors de mon voyage en 2022. Au point de vouloir y retourner en novembre 2025 à l’occasion d’une exposition exceptionnelle consacrée aux couronnes d’or de Silla au musée national. Face à ces trésors fascinants, une pensée s’est immédiatement imposée : malgré leur beauté spectaculaire et leur importance historique, le royaume de Silla reste encore largement méconnu en France.
C’est précisément ce que vient éclairer l’exposition présentée aujourd’hui au musée Guimet.
Pour mieux comprendre la portée de cet événement exceptionnel, j’ai rencontré Arnaud Bertrand, commissaire de l’exposition, à l’origine de ce projet organisé dans le cadre des célébrations des 140 ans de relations diplomatiques entre la France et la Corée. Il partage le commissariat de l’exposition avec Yim Jaewan et Yun Seogyeong, respectivement conservateur senior et assistante conservatrice au musée national de Gyeongju, ainsi qu'avec Garance Cachard, commissaire associée, conseillère scientifique et interprète.
« Ce n’est pas seulement une exposition archéologique », m’a-t-il expliqué. « Elle a été pensée pour tous. Un parcours jeune public et plusieurs dispositifs multimédias immersifs permettent aux familles et aux enfants de découvrir l’univers du Silla de manière vivante et accessible. »
L’événement revêt également un caractère historique par l’ampleur et la rareté des œuvres présentées.
« Il n’y a jamais eu d’exposition consacrée au royaume de Silla en Europe. La plupart de ces pièces, classées trésors nationaux, circulent très peu, même en Corée. Le Leeum Museum of Art par exemple, ne fait jamais de prêts. J’ai dû tous les convaincre. Ces œuvres sont donc présentées en France pour la toute première fois. »
Le défi logistique et scientifique a lui aussi été considérable. « En général, il faut entre deux et trois ans pour organiser une exposition de cette ampleur. Nous l’avons réalisée en onze mois grâce à une véritable collaboration entre équipes des musées français et coréens. »
L’exposition débute avec les origines mythiques du royaume de Silla et sa fondation, en 57 avant notre ère. Plusieurs ouvrages rares permettent de mieux comprendre l’importance historique de Gyeongju, ancienne capitale du royaume.
Parmi eux figure un ouvrage conservé à la Bibliothèque nationale de France dans lequel un administrateur de l’époque Joseon décrit avec admiration les paysages de Gyeongju au XVIIe siècle. L’exposition présente également un volume du Samguk Sagi, les chroniques officielles des Trois Royaumes rédigées au XIIe siècle, ainsi que le Répertoire historique de l’administration coréenne de Maurice Courant publié en 1891, tous deux prêtés par le Collège de France.
J’ai retrouvé dans l’exposition l’une des magnifiques couronnes d’or du Ve siècle que j’avais eu la chance de voir à Gyeongju. À ce jour, on en a retrouvé six. Au musée national, les visiteurs faisaient la queue pour se photographier avec la couronne et sa somptueuse ceinture grâce à une scénographie particulièrement réussie. Merci au musée Guimet d'avoir gardé la même.
Découverte en 1921, cette couronne est, selon moi, l’une des pièces les plus impressionnantes de l’exposition. Les couronnes de Silla se reconnaissent immédiatement à leurs motifs en forme d’arbres dressés vers le ciel. Dans la tradition chamanique, l’arbre symbolise le lien entre le monde terrestre et le monde céleste. Fabriquées avec un or extrêmement pur, à plus de 90 %, ornées de magnifiques pendentifs de jade en forme de virgule, elles témoignent d’un savoir-faire remarquable et de ressources considérables.
Dans la même salle, une spectaculaire coiffe en or et un ornement de couronne en forme d’ailes attirent immédiatement le regard, rappelant la tenue portée par Jennie dans le clip de son titre Zen, preuve que l’esthétique raffinée du royaume de Silla continue d’influencer la création coréenne contemporaine plus de mille ans après sa disparition.
Avant le bouddhisme, les croyances de Silla reposent essentiellement sur une vision animiste du monde, profondément liée aux forces de la nature, au chamanisme et à la puissance symbolique des animaux. Les représentations d’oiseaux prennent ainsi une dimension spirituelle particulièrement forte dans l’univers funéraire de Silla. Les oiseaux en céramique, magnifiquement représentés dans l’exposition, représenteraient « le passage de l’âme vers le ciel », une forme de métamorphose spirituelle, d’après certains archéologues. « Il ne faut pas faire l’erreur de considérer que le bouddhisme évince les religions précédentes, surtout en Corée », me rappelle Arnaud Bertrand.
Si vous allez en Corée, vous retrouverez dans les temples les figures du zodiaque ainsi que les rois gardiens, protecteurs symboliques chargés de veiller sur les tombes et les espaces sacrés sous Silla. L'exposition en montre de magnifiques exemples.
Les routes maritimes, au cœur des échanges de Silla
Le royaume de Silla était loin d’être isolé. L’exposition montre au contraire combien il était connecté aux grands réseaux d’échanges de son époque.
Les œuvres présentées témoignent de ces circulations culturelles : bijoux en jade, verreries venues des routes maritimes asiatiques ou encore objets aux influences perses et méditerranéennes, comme cette étonnante coupe en verre dite « romaine ».
Parmi les pièces les plus fascinantes figure une dague courte au fourreau décoré d’incrustations de grenats et de cloisonné d’or.
« Cette technique ne vient pas de Corée mais renvoie directement au savoir-faire du monde perse sassanide. Des objets comparables ont été retrouvés au Kazakhstan, Ou encore dans la région du Xinjiang, en Chine, tandis que les grenats utilisés proviendraient probablement du Sri Lanka ».
Arnaud Bertrand fait même le parallèle jusqu’à l’Europe mérovingienne. « Il faut aller de l’autre côté du monde pour trouver des pièces similaires dans le trésor de la reine mérovingienne Arégonde (5e siècle de notre ère), conservé au musée d’Archéologie nationale. De part et d’autre de l’Eurasie, on importait ces objets depuis un même berceau de production. »
Le royaume où les pagodes rejoignent le ciel
La dernière partie de l’exposition est sans doute l’une des plus marquantes. Bouddhas et Bodhisattva accompagnent une impressionnante reconstitution immersive du sanctuaire de la grotte de Seokguram, à Gyeongju. L’atmosphère y devient presque méditative.
Le Bouddha apparaît alors au son de la cloche du roi Seongdeok, la « cloche Emillé », classée trésor national numéro 29 en Corée que j'ai pu admirer au musée national de Gyeongju.
Sa résonance unique a même été intégrée au dernier album de BTS, Arirang, dans la chanson No. 29, preuve que l’héritage de Silla continue d’inspirer la culture coréenne contemporaine jusque dans la musique.
Une exposition exceptionnelle pour mieux comprendre la Corée
Avec « Silla, l’Or et le Sacré », le musée Guimet rappelle combien l’histoire de la Corée dépasse les images souvent associées à la K-pop, aux séries ou aux nouvelles technologies.
Le royaume de Silla révèle une civilisation ancienne d’une richesse remarquable. Réunir à Paris des œuvres aussi rares constitue un véritable exploit scientifique et diplomatique, tout en illustrant la coopération culturelle étroite entre la France et la Corée.
Cette exposition offre ainsi une occasion rare de découvrir une facette essentielle de l’histoire coréenne et de mieux comprendre les racines culturelles qui continuent d’influencer la Corée contemporaine.
Un grand merci à Arnaud Bertrand pour le temps qu’il a bien voulu me consacrer.
Côté saveurs
Pendant toute la durée de l’exposition, le restaurant coréen Hanok du musée Guimet propose un menu végétarien inspiré de la cuisine de temple. Retrouvez également toutes les activités proposées autour de l’exposition sur le site du musée Guimet.
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