Il y a dix ans, Christophe Diez entendait encore que les séries coréennes n’avaient aucun avenir auprès du public français. Fondateur de KFTV, plateforme consacrée depuis plusieurs années à la diffusion et à la promotion des contenus coréens en Europe, aujourd’hui prolongée par l’application Kyool, il poursuit aujourd’hui cette aventure, aux côtés de Jeanne Dubresson. Installés en Corée, tous deux travaillent directement avec des sociétés de production, négocient des droits de diffusion et observent au plus près les transformations rapides de l’audiovisuel coréen.
Pour le deuxième volet de ma série consacrée au Festival des séries d’Asie, après mon entretien avec sa fondatrice Marième Hernandez, je me suis tournée vers Christophe Diez et Jeanne Dubresson, partenaires officiels du festival avec Kyool. L’occasion de revenir sur une décennie d’évolution des K-dramas et surtout sur les transformations qui se dessinent aujourd’hui. Formats verticaux, short dramas, nouveaux usages mobiles, évolution des modèles de production et intelligence artificielle témoignent d’un paysage audiovisuel coréen en pleine mutation.
Lantou Onirina : Christophe, lorsque tu découvres les séries coréennes en 2015, tu travailles déjà dans l’audiovisuel depuis près de 20 ans. Qu’est-ce qui t’a donné envie d’aller plus loin avec ces contenus qui étaient encore très peu connus en France ?
Christophe Diez : J’avais ma société de production depuis 1997 et je travaillais notamment pour Canal+ qui cherchait à cette époque de nouveaux concepts pour son application. En regardant ce qu’ils proposaient, je suis tombé sur une série coréenne.
J’avais grandi avec les séries françaises et américaines donc ma première réaction a vraiment été de me demander ce que je regardais. Le jeu était différent, la façon de pleurer, les cadrages… À l’école, on m’avait appris qu’on laisse de l’espace devant une personne dans le cadre et là, ils faisaient parfois exactement l’inverse. Je me demandais presque si ce n’étaient pas des erreurs.
Et pourtant, je regardais un épisode, puis un autre. Je pouvais trouver ça un peu « gnangnan » par moments et, malgré tout, j’avais envie de continuer. C’est cette contradiction qui m’a intéressé. Pourquoi est-ce que je continue à regarder ?
Je travaillais aussi pour TF1 à l’époque, sur leur site internet, qui diffusait également des dramas coréens. Je connaissais bien le directeur et je lui ai demandé comment ces dramas fonctionnaient. Il m’a répondu qu’ils faisaient partie de leurs meilleurs taux d’audience, alors qu’ils étaient seulement sous-titrés, même pas doublés. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire et j’ai commencé à écrire un drama franco-coréen.
Et peu après, en 2016, tu te retrouves à travailler sur The Package. Comment ça s’est passé ?
Je travaillais alors avec le centre culturel coréen en France et JTBC devait venir tourner The Package en France. L'équipe avait besoin d’un producteur français pour gérer les autorisations, les droits et toute cette partie du tournage. On m’a proposé de travailler avec eux.
C’est là que j’ai commencé à découvrir ce que j’appelle la « machine de guerre » des dramas. J’ai vu leur manière de tourner, leur rapidité, leur façon de placer les caméras. En France, chaque personne avait davantage tendance à rester dans son secteur et la mise en place pouvait prendre du temps. Avec eux, je découvrais une autre façon de fonctionner.
Je suis ensuite parti à Séoul à la fin du tournage. Cette expérience m’a donné envie de continuer à travailler avec la Corée.
Quand tu présentes ton projet franco-coréen en France, comment est-il accueilli ?
Les réponses de Canal+ et TF1 étaient essentiellement : « Les séries coréennes, ça va passer, personne ne va s’y intéresser, ça ne marchera jamais. »
Moi, je pensais exactement l’inverse. Je voyais déjà les audiences et j’étais convaincu qu’il y aurait un vrai succès. Comme les diffuseurs français n’étaient pas intéressés, je me suis dit que j’allais proposer mon projet directement en Corée.
J’y suis ensuite retourné très régulièrement pour faire des reportages et rencontrer des professionnels. J’ai également filmé les coulisses de Fight for My Way, avec notamment Park Seo-joon, Kim Ji-won et Choi Woo-shik. Petit à petit, je me suis dit qu’il y avait vraiment quelque chose à construire autour de ces contenus.
Nous avons alors commencé à imaginer une plateforme autour de la culture coréenne. Après plusieurs années de développement, KFTV a été lancée en mars 2020. Deux semaines plus tard, le Covid a évidemment bouleversé nos plans, mais nous avons continué à faire avancer le projet.
Jeanne, comment la Corée est-elle entrée dans ton parcours ?
Jeanne Dubresson : Pendant mes études de photographie et de vidéo, j’ai eu l’occasion de faire un stage de trois mois auprès d’un photographe de mode en Corée. J’avais déjà un intérêt pour l’Asie, mais je ne pensais pas forcément pouvoir y partir. L’expérience m’a beaucoup marquée et je suis ensuite retournée presque chaque année en Corée jusqu’au Covid, notamment pour des projets liés à l’art et à la photographie. J’ai aussi appris progressivement le coréen, en France et sur place.
Au lycée, une amie m’avait également fait découvrir BigBang, notamment Fantastic Baby. Je n’avais jamais rien vu de pareil. J’ai ensuite commencé à regarder les émissions dans lesquelles le groupe apparaissait. J’aimais beaucoup leur manière de filmer, les concepts, l’humour. Je trouvais les programmes coréens particulièrement créatifs.
J’ai rencontré Christophe plus tard par l’intermédiaire d’une connaissance. J’ai commencé à participer à des tournages et à faire un peu de traduction. En 2024, lorsque le projet a eu l’occasion de se développer en Corée, j’ai quitté mon travail chez Céline pour le rejoindre. Aujourd’hui, nous travaillons directement avec des sociétés de production coréennes, notamment pour négocier des contrats et diffuser leurs contenus en France et en Europe occidentale.
KFTV est aujourd’hui devenue Kyool, avec le lancement de l’application. Qu’est-ce qui a changé ?
Nous avons eu un site web pendant cinq ans et nous avons lancé l’application en février. Nous voulions aussi changer un peu notre manière de nous présenter. Kyool s’inscrit dans la continuité de KFTV, avec une place beaucoup plus importante donnée aujourd’hui aux short dramas verticaux, tout en conservant des films, des séries, des documentaires et des émissions coréennes. L’idée est de proposer plusieurs manières de découvrir les contenus coréens selon les usages et les envies du public.
Vous avez donc tous les deux vu l’écosystème coréen évoluer de très près. Dix ans après les premières démarches de Christophe, qu’est-ce qui a le plus changé dans la manière dont les contenus sont produits et consommés ?
Christophe Diez : Il y a d’abord énormément plus de contenus. C’est devenu un marché très dense. Au moment où nous avons lancé KFTV, il existait beaucoup moins d’offres donc il était plus facile de proposer quelque chose de différent. Aujourd’hui, les spectateurs ont Netflix, Disney+, Apple TV+, Viki, Kocowa et beaucoup d’autres plateformes. Le temps disponible pour regarder des contenus n’a pas augmenté pour autant.
Il faut donc trouver ce que les autres proposent moins : des films indépendants, des documentaires, des dramas qui ne sont pas diffusés ailleurs ou de nouveaux formats.
On voit également une évolution dans les modes de production. Il y a d’un côté de très grosses séries avec des budgets considérables et, de l’autre, des productions beaucoup plus légères.
Qu’est-ce qui explique l’essor de ces formats très courts ?
Jeanne Dubresson : Le public est important. Il existe clairement une génération habituée à TikTok, au défilement rapide et à des contenus qui doivent créer une accroche très régulièrement.
Mais il y a aussi une question économique. Les très grosses productions peuvent être financées par des investissements importants, parfois internationaux. À l’autre extrême, de petites équipes peuvent tourner un short drama en quelques jours ou une semaine, avec des journées extrêmement longues et sans acteurs connus. Cela réduit énormément les coûts.
Le phénomène a d’abord pris énormément d’ampleur en Chine. Où en est la Corée aujourd’hui ?
Christophe Diez : Les Coréens sont encore un peu en retard sur les Chinois dans les short dramas. Il existe déjà plusieurs sociétés importantes en Corée et beaucoup de petits producteurs mais le marché n’a pas encore la même ampleur. Certaines petites structures produisent avec des moyens très limités et cela se voit dans l’acting, le cadrage ou la lumière. À l’inverse, des sociétés habituées aux dramas classiques commencent aussi à produire des short dramas, avec une qualité beaucoup plus élevée.
En Chine, la logique a d’abord été de produire énormément pour constituer de très gros catalogues. Maintenant que le marché est installé, certains producteurs commencent à investir davantage dans la qualité.
Jeanne Dubresson : Sur certaines productions chinoises, c’est assez impressionnant. Il y a même des short dramas d’époque avec des décors impériaux énormes. On se dit parfois que cela représente presque le budget d’un film.
Et comme ces productions ne peuvent pas forcément attirer le public avec des acteurs connus, elles doivent le faire avec l’histoire. Il faut des sujets très accrocheurs, beaucoup de rebondissements, quelque chose qui donne envie de regarder la suite. C’est aussi pour cela qu’on retrouve souvent des histoires de vengeance, de relations compliquées ou d’identités cachées.
Peut-on imaginer que ces formats courts finissent par remplacer une partie des K-dramas traditionnels ?
Christophe Diez : Je ne pense pas qu’il y aura un remplacement. Pour moi, il y aura plutôt deux types de consommation qui vont coexister.
À une époque, on disait que YouTube allait remplacer le cinéma ou la télévision. Cela ne s’est pas passé comme ça. Il y a des gens qui regardent YouTube, des gens qui regardent la télévision et beaucoup qui regardent les deux.
Pour les short dramas, je pense que ce sera pareil. On pourra regarder un drama long puis passer à un contenu très court. Finalement, ce sera surtout l’histoire et la qualité du produit qui donneront envie de regarder.
Jeanne Dubresson : Il y a aussi une vraie différence générationnelle. Les jeunes sont probablement plus habitués à regarder ce type de format et à consommer sur leur téléphone, mais ils n’ont pas forcément encore le pouvoir d’achat pour multiplier les abonnements.
À l’inverse, les trentenaires ou quadragénaires ont peut-être davantage de moyens mais peuvent être plus habitués à regarder des séries longues.
Les habitudes quotidiennes jouent également. En Corée, regarder son téléphone dans le métro est totalement intégré au quotidien. Les gens lisent des webtoons ou regardent des contenus pendant leurs trajets. Cela crée naturellement un environnement favorable au short drama.
Vous évoquiez aussi l’intelligence artificielle, qui pourrait profondément modifier ces formats.
Christophe Diez : Oui, je pense qu’elle va prendre une place de plus en plus importante. On voit déjà des dramas en IA. Pour l’instant, on reconnaît encore facilement que c’est de l’intelligence artificielle mais la qualité s’améliore très rapidement.
J’en ai regardé récemment avec des univers qui auraient normalement demandé des moyens importants, par exemple des peuples fantastiques ou des décors complexes. L’IA permet également de traduire très rapidement les contenus et de les faire parler dans différentes langues.
Je pense que cela va continuer à progresser. Et je ne suis pas certain que cela restera limité au short drama. À un moment, certains producteurs vont probablement essayer de passer à des formats plus longs.
Tu avais identifié très tôt le potentiel des K-dramas alors que beaucoup de professionnels français restaient sceptiques. Aujourd’hui, quelle évolution surveilles-tu particulièrement ?
Christophe Diez : Pour moi, il faut justement regarder toutes ces formes en parallèle. Les gros dramas vont continuer. Ce sont des productions dans lesquelles les grandes plateformes investissent énormément et qui trouvent leur public. À côté, les contenus courts vont devenir de plus en plus professionnels. Les budgets pourront augmenter, la qualité aussi, et les spectateurs vont apprendre à passer d’un format à l’autre. Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est qu’il n’existe plus une seule manière de regarder une série. Le téléphone, la télévision, les plateformes longues, les formats verticaux peuvent cohabiter. La prochaine évolution viendra probablement de cette diversité des usages et de la capacité des producteurs à proposer le bon contenu au bon moment.
Cette diversité des formats sera justement au cœur du Festival des séries d’Asie, qui permettra au public d’en découvrir plusieurs à travers sa programmation. Kyool, partenaire officiel de cette première édition, est notamment associé aux projections gratuites de contenus asiatiques proposées pendant le festival, parmi lesquelles plusieurs programmes coréens.
Les 5 et 6 septembre 2026, la Corée occupera une place importante dans la programmation, à l’occasion des 140 ans de relations diplomatiques franco-coréennes. Projections, masterclasses et rencontres professionnelles compléteront les deux journées du festival.
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