Le dimanche 25 juin 1950, à 4h00 du matin, la guerre de Corée éclatait. Dans cette série d’articles, Korea.net revient sur les vétérans qui ont combattu pour la liberté de la République de Corée.
« Mon petit garçon, sur les routes de Corée errent des quantités de petits garçons, vêtus comme toi d'un manteau et d'un capuchon molletonnés et bordés de fourrure. (...) Nous sommes venus pour que mes petits garçons et les petits garçons comme toi n'errent plus sur les routes, vers un ailleurs inconnu, dans l'eau, la boue, la neige. »
Ainsi écrivait dans une lettre le général français Raoul Charles Magrin-Vernerey (1892-1964), plus connu sous le pseudonyme de Ralph Monclar. En 1950, âgé de 59 ans, à la veille de sa retraite, il échangea ses quatre étoiles de général contre les galons de lieutenant-colonel (un rang inférieur à celui de général dans la hiérarchie militaire), pour prendre le commandement du bataillon français de l’ONU pendant la guerre de Corée. En février 1951, lors de la bataille de Jipyeong-ri, il affronta et renversa plusieurs divisions de l’armée chinoise, inversant ainsi le cours de la guerre.
Pour en savoir plus, Korea.net a rencontré Lee Keun-se, directeur du centre Monclar d’étude de la Guerre de Corée, basé au sein de l’université Kookmin, ainsi que son directeur adjoint, Alain Nass. Depuis 2023, cet organisme collecte, étudie et diffuse la pensée du général Monclar et de l'histoire du bataillon français de l'ONU.
Korea.net : Pouvez-vous présenter le général Monclar ?
Lee Keun-se et Alain Nass : Il est l'un des militaires les plus décorés de l’armée française. Il a traversé les deux guerres mondiales. Il est également l’un des premiers chefs militaires à rejoindre les Forces françaises libres du général de Gaulle lors de l’occupation nazie de la France. Il avait une conviction inébranlable pour la liberté, s’opposant à toutes formes de totalitarisme et autoritarisme. Derrière la détermination qui l'a conduit à troquer ses étoiles de général contre les galons de lieutenant-colonel pour servir en Corée, se cachait un homme profondément humain : une foi catholique sincère et un amour profond pour sa famille.
Quels sont les faits d’armes du bataillon français pendant la guerre de Corée ?
Alain Nass : En trois ans de guerre, le bataillon français a remporté 14 batailles. Grâce à une expérience inégalée parmi les commandants alliés, le général Monclar a su proposer à l'armée américaine, qui commandait les forces de l'ONU, des orientations opérationnelles efficaces. C’est là que réside le secret des 14 victoires consécutives du bataillon français.
Quelle est l'importance de la bataille de Jipyeong-ri et y-a-t-il un épisode illustrant le leadership du général Monclar ?
Alain Nass : La victoire de la bataille de Jipyeong-ri, en février 1951, a constitué un tournant décisif qui a permis aux troupes onusiennes de briser l’offensive chinoise et d’avancer vers le nord. Face à une infériorité numérique d’un contre dix, le général Monclar a refusé le conseil de retrait de l’armée américaine, proclamant qu’il se battrait jusqu’à la dernière cartouche. Le général Ridgway a fini par se laisser convaincre par Monclar et ils ont remporté une victoire miraculeuse.
Le général Monclar a échangé ses étoiles de général contre les galons de lieutenant-colonel pour intervenir en Corée. Quel sens cette décision porte-t-elle ?
Alain Nass : C'était la conviction profonde que la France devait participer à la première guerre menée sous l'égide de l'ONU nouvellement créée. À l'époque, la France était épuisée par la guerre d'Indochine. Le général Monclar a cependant convaincu les responsables politiques, en leur demandant l’autorisation de partir, quitte à accepter un grade inférieur. Il voyait un parallèle entre la France occupée par l'Allemagne nazie puis libérée, et la Corée envahie par le Nord.
On dit que le général Monclar portait une affection toute particulière aux Coréens et aux soldats coréens.
Lee Keun-se : Le témoignage d’un vétéran coréen qui a eu l’occasion de s’entretenir avec le président Emmanuel Macron, lors de sa visite en Corée en avril 2026, en est une illustration. Le général Monclar traitait les soldats français et coréens sur un pied d’égalité, respectant les soldats coréens comme de véritables militaires. Il a remplacé les rations par du riz et a fait confectionner des uniformes et des chaussures militaires taillés aux mesures des soldats coréens. En permettant à deux soldats coréens d'intégrer l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, il a posé les bases d'une tradition d'échanges qui perdure encore aujourd'hui.
Comment souhaitez-vous que le général Monclar soit perçu par les jeunes générations d’aujourd’hui ?
Lee Keun-se : Le général Monclar était un leader à la fois vertueux et efficace, deux qualités qui caractérisent les grands hommes. Sa philosophie disait que « la guerre repose sur la lettre et la nourriture ». Ainsi, il veillait à ce que le courrier de ses soldats soit expédié le plus rapidement possible, indépendamment du coût. La vie et les enseignements de Monclar, qui a combattu toute sa vie pour la liberté, sont un héritage dont les jeunes d’aujourd’hui doivent se souvenir, à l’heure où l’autoritarisme se propage à travers le monde et où la démocratie est menacée.
Comment le centre Monclar d’étude de la Guerre de Corée a-t-il été créé et quels sont ses projets à venir ?
Lee Keun-se : L'histoire de 250 ans d'échanges entre la France et la Corée, qui remonte au 18e siècle, est l'une des sources originelles des échanges culturels entre l'Orient et l'Occident. Au fil de mes recherches sur cette histoire, j'ai été frappé par le manque de visibilité en Corée des archives françaises relatives à la guerre de Corée. Pour recevoir des documents de la part de Roland Monclar, le fils du général, et les gérer publiquement, nous avons fondé ce centre au sein de l’université Kookmin en juillet 2023. Puis, en collaboration avec l’Association française des anciens combattants de l’ONU, nous avons collecté et traduit des milliers de documents pendant deux ans, un projet soutenu par le ministère des Patriotes et des Anciens Combattants. Le centre organise chaque année des colloques académiques internationaux et mène des activités éducatives et de sensibilisation auprès des jeunes.
Alain Nass : Nous prévoyons de créer des « Peace Parks » sur les principaux champs de bataille, notamment à Jipyeong-ri, à la crête Arrowhead, à la crête de Crève-cœur, ainsi que dans la zone démilitarisée (DMZ) pour promouvoir la paix et à la réconciliation sur la péninsule coréenne, vœu ultime des anciens combattants.
Avez-vous un message à adresser aux peuples coréen et français à l’occasion du 140e anniversaire des relations diplomatiques Corée-France et de la 76e commémoration de la guerre de Corée ?
Lee Keun-se et Alain Nass : Pour comprendre la relation bilatérale dans toute sa dimension, il faut aller au-delà du chiffre de ce 140e anniversaire et se pencher sur l’histoire de martyre des prêtres français qui partageaient le quotidien du peuple coréen dans les années 1800. Après avoir traversé une période de coopération marquée par la protection du gouvernement provisoire de Corée au sein de la concession française de Shanghai, puis l’épreuve de la guerre de Corée, nos deux pays sont devenus des partenaires clés qui partagent les mêmes valeurs.
Aujourd’hui, la guerre en Ukraine remet en lumière l’importance historique de la guerre de Corée. Nous espérons que les jeunes Coréens s’inspireront du dévouement du bataillon français venu d’une terre lointaine il y a 75 ans pour réfléchir à la normalisation et à la paix dans la péninsule coréenne, comme les jeunes Européens prennent conscience de leur propre situation, à la lumière de la division de la Corée.