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Journaliste honoraire

Nothorma : « C’est important de montrer que la Corée n’est pas aussi uniforme que l’on aime raconter en Europe »

Manon Thore/Nothorma, Instagram @ nothorma



Par la Journaliste Honoraire de Korea.net Jessie NGANGA de France, photos Nothorma

Manon Thore aka Nothorma, est une photographe française. Passionnée par l’Asie et sa culture, elle a voyagé dans plusieurs pays avant de s’installer pendant un an à Séoul. Dans cette interview, elle se livre sur son métier de photographe, ses inspirations et son expérience de la Corée du sud.

Bonjour Manon, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer pourquoi vous avez voulu devenir photographe ?
Je m’appelle Manon, j’ai 26 ans et je n’ai pas toujours voulu devenir photographe. J’ai d’abord fait une école de commerce, puis un double diplôme en géopolitique, j’ai travaillé en communication dans une entreprise privée et pendant 3 ans j’étais chargée de mission collaboratrice d'élu pour la mairie du 20ème arrondissement de Paris. Depuis toute petite, j’ai toujours fait de la photo, c’est quelque chose qui fait énormément partie de mon quotidien et au fur et à mesure, j’ai commencé à avoir des demandes : je faisais des photos et des créations graphiques dans le cadre de mes différents métiers. J’ai eu le désir, un jour, de retourner vivre à l’étranger parce que j’y ai vécu plusieurs fois, j’en ai profité pour créer mon entreprise, mes statuts et je suis partie. C’est comme cela que je suis devenue photographe, qui est mon activité principale, mais je fais aussi d’autres choses. Je suis directrice artistique et je fais aussi de la calligraphie.

Pourquoi avoir choisi de travailler en Corée du Sud ?
Pour plusieurs raisons. J’ai vécu en Chine, j’ai beaucoup voyagé en Asie et je me suis prise de passion pour ce continent. A l’époque plusieurs de mes amis habitaient au Japon et se rendaient régulièrement en Corée. Me connaissant très bien, ils m’ont dit que la Corée du sud serait un pays qui allait m’intéresser. J'y suis allée une première fois en 2018 pendant un mois et demi et à la fin de ces 45 jours, il était plus qu’évident que j’allais y revenir. J’y suis donc retournée très peu de temps après et je m’y suis installée. Je suis retournée à Paris depuis juillet dernier pour travailler car il y a beaucoup de choses qui se passent pendant l’été en France et je retournerai en Corée en 2020, pendant plus longtemps.

Que vous apporte la Corée du Sud d’un point de vue professionnel ?
Il y a une différence fondamentale que j’ai pu ressentir entre la France et la Corée du Sud. En Corée, on nous donne une chance beaucoup plus facilement. Je n’ai pas fait d’études de photographie et à mes débuts en France, dès que je postulais à des offres, on me disait « vous n’avez pas fait d’école de photographie, donc nous ne sommes pas intéressés par votre candidature », malgré le fait que j’avais un portfolio et que je travaillais grâce au bouche à oreille. En Corée, je ne sais pas si c’est parce que j’ai eu de la chance de tomber sur des bonnes personnes ou si c’est culturel, mais à partir du moment où on aimait mon portfolio, on me faisait confiance. Et c’est une chance énorme qui m’a permis de travailler sur des projets d’envergures, alors que je suis arrivée dans un pays où je connaissais très peu de monde, dont je ne parlais pas la langue non plus. J’ai aussi eu la chance de rencontrer la sphère créative freelance à Séoul, c’est-à-dire des make up artistes, des vidéastes, photographes mais aussi des mannequins coréens, coréens halphies (coréen-américain, américano-coréen, franco-coréen). Et aussi des expatriés français qui ont soit une autre activité à côté ou sont 100% à leur compte. C’est une petite sphère donc il y a moins de concurrence, on se soutient beaucoup. En France ce n’est pas du tout la même chose et je pense que c’est l’un des atouts de Séoul et de la Corée du Sud en général pour cette sphère-là.

Jazzitar photographiée dans le métro City Hall de Séoul, © Nothorma



Où trouvez-vous votre source d’inspiration en Corée ?
Mon travail artistique est très inspiré par les femmes, car je travaille énormément avec des femmes, j’ai peu de modèles masculins. Ensuite, je suis quelqu’un d’engagé : je suis militante féministe. En arrivant en Corée du Sud, j’ai eu la chance de rapidement rencontrer des militantes féministes, des militant.e.s LGBTQ+A, des personnes qui ne sont pas forcément représentatives de la majorité des Coréens, mais qui sont extrêmement inspirants. Elles sont discriminées ou ont conscience de faire partie d’une minorité. Ce sont comme des muses pour moi et je n’avais jamais rencontré des personnes qui m’inspiraient autant avant. 

A côté de cela, je trouve que la société coréenne est extrêmement inspirante. Il y a ce mix entre cette société encore très conservatrice et cette modernité économique et technologique qui est partout. Cette double identité peut être constatée dans l’espace urbain : on peut voir d’un côté des choses anciennes, mais pas vraiment anciennes, car ce sont des reconstructions et en même temps les grattes ciel, les quartiers d’affaires. J’adore cette dualité. Au-delà de cela, je trouve que Séoul et la Corée du Sud en général mérite d’être plus connue car c’est beau ! Il y a des espaces magnifiques, architecturalement. il y a des choses merveilleuses qui sont des lieux de shootings géniaux pour moi.

Vous publiez vos photos sur Instagram, vous avez aussi un blog et une chaîne Youtube. Que voulez montrer de la Corée à travers ces différents canaux ?

Toutes les personnes qui sont venues en Corée du sud ont toutes eu la même question de leurs proches : « mais pourquoi ? ». J'ai l'impression qui si l'on n’est pas fan de K-pop ou de drama, on n’a pas de porte d'entrée vers la Corée. Moi, je n’étais pas intéressée par ça et j’ai tout simplement voulu montrer que c'est un très beau pays, un pays qui est un peu dans l’ombre du Japon, de son histoire et de la Corée du Nord. Car, quand on parle de Corée, on pense tout de suite à la Corée du Nord. Je trouve que la Corée du sud mériterait qu'on lui apporte plus d'attention et j'ai vraiment voulu partager ce côté. Avec la vidéo je parle plus de ce que je connais de la culture coréenne, je ne suis pas une spécialiste. Je donne aussi la parole aux coréens pour qu'ils s'expriment sur leur pays. En gros, mon idée ce n’était pas de donner mon avis mais d'utiliser les outils que j'ai pour donner la parole à des Coréen.ne.s.

Comment choisissez-vous les lieux et modèles pour vos shootings ?
Il y a plusieurs options : des fois, je vais juste passer devant un endroit, ça va m’attirer, je me le note et je vais réfléchir à ce que je verrais exister ici. Des fois, cela va venir de la personne. Par exemple Aleximarafisk, qui est la créatrice de Danger Dames, la première communauté féminine de motardes en Corée du Sud, m’a contacté car elle aimait mon travail. Je me suis demandée comment on pouvait raconter quelque chose d’intéressant en alliant son environnement (la Corée) et sa grande passion (la moto). Je prends mon inspiration partout, j’absorbe un peu comme une éponge (rires) et cela fait que je vais construire quelque chose en moi et avoir une image mentale que je vais avoir envie de créer.

Aleximarafisk et sa moto dans un temple bouddhiste, © Nothorma



Pour les modèles, je vais réfléchir à quelqu’un que je connais et que j’imagine poser dans le lieu que j’ai choisi. Si je n’ai personne en tête, je vais passer un appel, dans ce cas-là, des gens me contactent. Ensuite il faut penser au maquillage, à la tenue, des fois cela ne m’importe pas. J’aime quand la personne vient avec son identité, avec ce qu’elle avait envie de montrer, parce que je trouve que c’est plus intéressant pour les mannequins si elles peuvent amener leur propre style, leur personnalité. Quand il s’agit d’un travail artistique, j’ai vraiment envie de laisser une certaine liberté artistique à la personne avec laquelle je vais travailler (sauf si j’ai vraiment une idée en tête). Ces personnes vont se sentir d’autant plus impliquées dans le processus et cela fait des choses superbes.

En Occident et en France en particulier, on dit souvent que les femmes coréennes se ressemblent toutes. Or, à travers votre travail, on voit qu’il y a beaucoup de femmes différentes en Corée. Est-ce une volonté de votre part de montrer que la diversité et le multiculturalisme est présent en Corée du Sud ?
Il y a une réelle diversité en Corée, mais il ne faut pas non plus nier que ce pays est le numéro 1 en chirurgie esthétique, qu’il y a une énorme pression sociale sur la beauté. La Corée du Sud n’est pas un pays qui accepte beaucoup la diversité, mais c’est un pays où il y a de la diversité. C’est pour cela que c’est hyper intéressant de le montrer. Plusieurs de mes « muses » sont des femmes afro-américaines que j’ai rencontrées en Corée. Elles vivent du mannequinat en Corée du sud alors que l’on nous dit que la Corée du sud est un pays très raciste, que c’est compliqué. Mais d’un autre côté, elles ont souffert de discrimination en Corée, il ne faut pas le nier.
Dans ma série de photographies « My dear body », je fais très attention au détail du visage des gens, j’aime l’histoire des cicatrices, des différences de symétrie. Alors quand je regarde quelqu’un, pour moi il ne peut pas être identique à quelqu’un d’autre parce que pour moi il est unique. C’est important de montrer qu’il y a de la différence, que tout le monde est différent. Au fur et à mesure des rencontres que j’ai faites, j’ai de plus en plus aimé montrer cette diversité, ces femmes qui viennent de partout. C’est important de montrer que la Corée n’est pas aussi uniforme que l’on aime le raconter en Europe. Je ne dis pas à travers mes photos « voilà à quoi ressemble une femme coréenne ». Je montre une femme coréenne et puis une autre femme coréenne, etc. Je montre seulement ce qu’elles sont dans leur diversité. 

Vos photos sont incroyables et très artistiques. Quelle est la série que vous avez le plus aimé faire et pourquoi ?
C’est difficile de n’en choisir qu’une. La première série serait le « My dear body » avec Joy, car elle est devenue une amie. Je pense qu’elle va compter en Corée du Sud dans les prochaines années en termes de représentation d’une minorité discriminée. C’est une personne body positive qui a décidé de s’assumer telle qu’elle est, en tant que femme. C’est une militante. Lorsqu’elle a vu ses photos où on la voit telle qu’elle est avec ses vergetures, ses bourrelets, elle se trouve magnifique et ça c’est surprenant et en même temps génial !
Ensuite il y a mon projet « Nothorma Amazons » composé d’une majorité de femmes que j’ai photographiées en 2019. J’ai aussi beaucoup aimé photographier une mannequin d’origine indienne qui s’appelle Jazzitar. On a fait une séance en très peu de temps au métro City Hall, où il y a des travaux. Elle est arrivée tout en rose fluo, on a fait des photos géniales. C’est un bon souvenir parce que des fois, on se prépare beaucoup et le résultat est bien, mais des fois c’est génial alors qu’il y a peu de préparation et c’est très spontané.

« Enigma », l’une des amazons de la série « Notherma Amazons », © Nothorma



A termes, quel projet rêvez-vous d’accomplir en Corée ?
J’aimerais collecter des témoignages photos de femmes pour savoir ce que c’est d’être une femme en Corée du Sud. Des femmes de tous âges, de toutes morphologies, de toutes conditions sociales, qui ont travaillé ou pas, ont eu des enfants, ont avorté ou qui sont femmes au foyer. L’histoire des femmes coréennes n’est pas connue et je ne veux pas m’imposer mais donner la possibilité à des femmes de raconter leur histoire. Cela est très difficile à faire, parce que dès que l’on parle de certains sujets comme l’avortement ou même des sujets moins sensibles, on a du mal à avoir des gens qui acceptent de sortir de l’anonymat. Exprimer un avis qui sort de la majorité, c’est prendre un risque. J’ai commencé mais c’est compliqué, elles me disent « peut-être que je vais perdre mon travail, je prends un risque en m’exposant ». Mais en même temps, s’il y en a beaucoup qui le font, cela sera plus simple aussi. Tant qu’il n’y aura pas un très grand nombre de personnes ou la star de K-pop ou la grande actrice de drama qui donnera son avis, cela sera compliqué. Mais chaque société prend le temps qui lui faut pour évoluer.

Que pouvons-nous vous souhaiter pour le futur ?
J’aimerais continuer à photographier en France, en Corée du Sud et même ailleurs ! Je voudrais faire des ponts entre la Corée et la France.

Merci Manon ! Découvrez son travail sur Instagram @nothorma

* Cet article est rédigé par un journaliste honoraire de Korea.net. Notre groupe des journalistes honoraires est partout dans le monde, pour partager sa passion de la Corée du Sud à travers Korea.net.

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