Par Lantou Onirina
À l’heure dite, le cybercafé spécialisé jeu vidéo où j’étais n’avait plus grand-chose d’un lieu de jeu. Les écrans affichaient la même chose partout : une file d’attente, un compteur, une promesse.
Dans la salle, j’ai levé les yeux deux secondes et j’ai compris sans poser de question. Presque tout le monde était ARMY. C’est devenu une habitude. Quand une mise en vente ressemble à une loterie éclair, la « guerre » se joue aussi sur des choses très concrètes : la stabilité d’une connexion, un PC qui ne rame pas, un navigateur « propre », une connexion solide prête à prendre le relais. Et surtout ce quart de seconde précis où l’algorithme décide si l’on est parmi les premiers… ou si l’on commence la journée avec un numéro qui ressemble à une punition.
La vente n’a pas eu lieu « quelque part », sur un site. Elle a eu lieu en réseau, sur nos écrans bien sûr, mais surtout entre nous, dans une conversation WhatsApp qui ne s’est jamais arrêtée, et dans un cybercafé où la tension était si dense qu’elle finissait par devenir une ambiance.
Moi, j’étais à la fois sur place et ailleurs. Physiquement, devant un ordinateur, dans un cybercafé. Et, en même temps, au cœur d’un fil WhatsApp où tout se jouait en temps réel, entre numéros de file, captures d’écran, confirmations reçues et priorités sans cesse recalculées. La vente était en ligne mais elle se vivait à plusieurs niveaux, comme une opération partagée.
L'écran de l'une de nous, dans un cybercafé à Séoul lors de la vente pour les concerts de Madrid. © Lantou Onirina
Arirang : un titre et une synchronisation mondiale
Ce jour-là, le mot qui revenait partout n’était pas seulement le nom d’une tournée. C’était Arirang, le titre du nouvel album de BTS, annoncé pour le 20 mars 2026. Quelques jours à peine après l’ouverture des précommandes, l’album a franchi la barre spectaculaire des 4,06 millions de précommandes en une semaine.
Cette agitation ne vient pas seulement de l’album. Elle vient aussi de ce que BTS a annoncé dans la même impulsion, un retour sur scène pensé à l’échelle mondiale. La tournée Arirang est présentée comme un itinéraire massif, avec 79 concerts répartis sur 34 villes pour 2026–2027, selon les premières dates communiquées. L’annonce transforme immédiatement chaque lieu en point de tension. Un comeback ne reste plus une date dans un calendrier, il devient une carte à déchiffrer, une série de soirs à viser et une seule question partagée par des milliers de fans, entrer dans la vente au bon moment.
On pourrait croire que ce genre de chiffre écrase tout le reste. En réalité, il met en lumière un autre phénomène, l’impact d’un comeback de cette ampleur sur la vie quotidienne des fans. Des gens posent leur journée. D’autres se « chauffent » en répétant la procédure sur les ventes d’autres artistes. D’autres encore ont même acheté leurs billets dans la file pour le Gala des Pièces Jaunes. Certains plaisantent, d’autres prient, d’autres s’énervent déjà – parce que l’attente est un sport d’endurance et que la fatigue commence avant même d’avoir cliqué.
Paris et l’illusion du « il y a de la place »
À Paris, l’enjeu était clair. Deux dates au Stade de France, les 17 et 18 juillet 2026.
Le chiffre rassure sur le papier. En configuration concert, on parle d’environ 80 000 places et la tournée est annoncée avec une scène centrale à 360°, pensée pour ouvrir la visibilité tout autour et augmenter la jauge exploitable.
Sur le papier, c’est immense. Dans la réalité d’une mise en vente, « immense » ne veut pas dire « simple ». « Immense », c’est plus de monde, plus vite, au même moment. Une scène à 360° ne change pas la règle la plus brutale du ticketing. Quand des centaines de milliers de personnes arrivent à la seconde près, la capacité n’est plus une promesse. C’est une course.
Sept personnes, une stratégie, dix-sept amis à faire entrer
De mon côté, la journée n’était pas une aventure solitaire. Nous étions sept à « faire la guerre » ensemble, réparties sur trois continents différents. Non pas pour nous uniquement, mais pour que 17 personnes puissent aller au concert au bout du compte. Notre priorité : les meilleures places assises, les deux dates de Paris en premier et d’autres dates européennes si possible. Résultat : 23 billets pour Paris et 8 pour Bruxelles.
Dit comme ça, cela pourrait sonner comme une accumulation. En réalité, c’est exactement l’inverse, c’est une stratégie de mutualisation. On répartit les tentatives, on multiplie les points d’entrée puis on redistribue. On ne « chasse » pas seul, on couvre une équipe.
Notre méthode tenait en trois mots : anticiper, répartir, déduire. On avait noté les objectifs, anticipé ce que l’on acceptait ou non.
Mais à Paris, il y avait une difficulté supplémentaire vécue par les fans comme quelque chose d’injuste. Avant l’ouverture, nous n’avions aucune information sur les prix et les catégories. Pas de plan de salle, pas de grille tarifaire publiée. On ne pouvait faire que des pronostics, en recoupant ce que d’autres villes avaient déjà eu la chance d’obtenir, ou ce que d’autres pays annonçaient de leur côté. Ainsi, quand la première d’entre nous est entrée dans la vente, elle n’avait pas seulement la lourde tâche d’essayer d’acheter les meilleures places, elle devait aussi faire remonter l’information. L’écart entre ce qu’on imaginait et ce qui existait vraiment.
Et là, ARMY est magique. Très vite, l’information s’est propagée sur les réseaux sociaux. Chez nous aussi, sur WhatsApp, et même dans le cybercafé, pour que celles qui attendaient encore puissent ajuster leur stratégie en fonction de leur budget. Viser telle catégorie, renoncer à une autre ou au contraire se permettre un peu plus que ce qu’elles avaient pronostiqué. Cette circulation éclair de l’information faisait partie de l’opération. Sans elle, on avançait à l’aveugle.
Ensuite, la logique reprenait son cours. Les premières à entrer prenaient les places les plus convoitées. Et dès qu’un mail de confirmation Ticketmaster tombait, on déduisait immédiatement de la liste, on recalculait et on réorientait la « pression » sur ce qui restait.
La vente était en ligne, oui. Mais elle était surtout collective et vivante, seconde par seconde.
Deux jours plus tard, pour la vente générale, le combat a repris, presque à l’identique. Cette fois, certaines d’entre nous avaient déjà les billets voulus, alors on est restées dans la file pour celles et ceux qui n’avaient rien, par solidarité, simplement. Mais l’affluence a été pire que tout. Des files à six chiffres, une impression de mur, et un sold out en moins d’une demi-heure.
Mon écran le jour de la vente générale, deux jours après les préventes. © Lantou Onirina
« Punaise je suis 5254 ! » : le moment où la file devient une salle
Il y a une scène que je n’oublierai pas, ce moment où quelqu’un, dans le cybercafé, a lâché un cri – pas un cri de panique, un cri de destin. « Punaise je suis 5254 ! »
Et la salle a réagi comme une équipe. On l’a félicitée. Vraiment. Comme si ce numéro était une médaille temporaire, une petite brèche dans la muraille. Parce que ce genre de numéro ne profite jamais à une seule personne, il profite à un groupe entier. Quand quelqu’un est « bien placé », c’est toute l’opération qui respire.
À l’inverse, celles qui voyaient s’afficher 50 000, 60 000, ou bien plus, avaient parfois ce réflexe très humain, celui de se dire que ça ne servirait à rien. Et là, on voyait le vrai visage du collectif. Sur notre WhatsApp, dans la salle, on se soutenait. On empêchait la fatigue de devenir abandon. On rappelait qu’une file longue n’est pas forcément une peine perdue parce que des paniers expirent, des paiements échouent et des places finissent par réapparaître. On tenait, ensemble.
La loterie industrialisée des files d’attente
Le plus déroutant, c’est que tout cela reste suspendu à une part de hasard. À l’ouverture, la file d’attente peut devenir un tirage au sort géant. Selon sa chance, on se retrouve très vite au bon endroit… ou très loin. Dans les conversations ARMY, les captures de files « délirantes » circulent comme des histoires de guerre, parce qu’ici tout ne dépend pas de la motivation. Tout dépend aussi du rang attribué dans la queue. Et à Paris, beaucoup ont vu l’affluence grimper à des niveaux impressionnants presque instantanément.
C’est aussi pour cela que les cybercafés se remplissent. Cette « guerre » mêle la préparation et l’imprévisible. On s’entraîne, on anticipe, on s’équipe puis on découvre que la variable la plus décisive n’est parfois ni le courage ni la rapidité, mais une file d’attente qui vous assigne un destin en une seconde.
« Préventes payantes » : un malentendu persistant
Au milieu de cette journée, un autre sujet revenait souvent. Une partie de la presse française parle des préventes comme si elles étaient « payantes », au sens d’un supplément imposé pour accéder aux billets.
En réalité, le mécanisme est différent. L’accès à la prévente est réservé aux détenteurs de l’ARMY Membership officiel. En d’autres termes, aux personnes qui font partie du fan-club de BTS, via une cotisation annuelle qui donne aussi accès à d’autres avantages. Sur Ticketmaster, la clé demandée correspond au numéro d’adhérent. La prévente est donc un privilège de fan-club, pas un péage ajouté au prix du billet. De la même façon que les titulaires d’une carte bancaire prestigieuse accèdent avant tout le monde à des ventes de billets de spectacle ou que les supporters d’un club de football peuvent acheter les tickets pour les matchs avant le public général.
Pour les membres du fan-club de BTS, l’accès aux préventes a longtemps été un privilège parmi d’autres. Aujourd’hui, il devient parfois un objectif en soi. De plus en plus de personnes souscrivent au membership uniquement pour tenter leur chance avant la vente générale, sans forcément s’intéresser au reste de l’expérience fan-club. Là encore, ce n’est pas une « dérive morale », c’est un symptôme. Quand l’événement devient massif et rare, même les outils pensés pour la communauté se transforment en clés d’accès.
La logistique ARMY, ce qu’on voit moins quand on n’est pas fan
On parle souvent d’ARMY comme d’une émotion, la fidélité, la ferveur, la fierté. Tout cela existe. Mais il y a une autre face, plus discrète, et pourtant essentielle. La logistique.
Ce n’est pas nouveau. Depuis longtemps, la communauté apprend les règles, partage des procédures, crée des tutoriels, met en commun des ressources et répartit les tâches. On le voit dans le ticketing, parce que c’est spectaculaire et stressant. On le voit aussi dans tout ce qui entoure un comeback. Quand il faut organiser des précommandes d’albums, coordonner du streaming, lever des fonds pour des dons, financer des projets de soutien, ou mener des actions symboliques, comme planter des arbres, lancer des campagnes solidaires, répondre à une urgence humanitaire.
Ces gestes font rarement la une et se racontent peu de l’intérieur. Pourtant, ils disent quelque chose de très contemporain. Une communauté capable de s’organiser, vite, ensemble, et de tenir une ligne simple, ne laisser personne derrière.
Ce n’est pas « un scénario BTS » : c’est la réalité du ticketing K-pop
Dernier point, important. Ce que j’ai vécu ce jour-là n’est pas un scénario réservé à BTS. BTS a probablement le fandom international le plus massif et cela amplifie tout. Mais la difficulté à obtenir des billets, la nécessité de s’organiser, l’habitude des groupes WhatsApp, la chasse collective aux meilleures places, tout cela est devenu un langage commun pour une grande partie des concerts K-pop.
Je l’ai vécu l’an dernier sur d’autres ventes où les files d’attente dépassaient largement ce que j’ai vu ce jour-là pour Paris. C’est contre-intuitif mais logique. Tout dépend non seulement de l’artiste mais aussi de la ville que l’on vise. Une même tournée ne rencontre pas la même pression partout. Selon les marchés, la densité du fandom local, les habitudes d’achat, la plateforme utilisée, les quotas ou la façon dont la vente est structurée, certaines dates déclenchent des embouteillages numériques encore plus spectaculaires, même quand on parle de groupes déjà très populaires.
En Asie, par exemple, j’ai vu des files d’attente pour Seventeen atteindre des niveaux franchement vertigineux, bien au-delà de ce que j’ai observé à Paris aujourd’hui pour BTS. Ce n’est pas seulement une question de passion, c’est aussi une question de taille de base locale. Là où le fandom est plus dense et plus massif sur place, la file devient un paysage. Et c’est précisément ce qui rend le ticketing K-pop si particulier en 2026. Une tension permanente entre une demande qui explose et des fenêtres d’achat de plus en plus courtes où la stratégie collective devient presque une compétence culturelle.
Ce que cette journée raconte, au fond
On pourrait résumer cette vente à des chiffres, à des bugs, à des écrans figés. Mais ce serait rater l’essentiel. Cette journée raconte une manière d’être ensemble à l’ère numérique.
Elle raconte une communauté qui sait se coordonner sans chef, se soutenir sans discours et tenir sans honte quand la chance n’est pas là tout de suite. Une salle de cybercafé qui applaudit un numéro. Un WhatsApp qui transforme des confirmations reçues en victoires partagées. Sept personnes qui « font la guerre » pour que dix-sept puissent entrer.
Moi ancienne gameuse, démoniste de World of Warcraft qui partait avec mes compagnons de ligue en combat dans des donjons, j’ai eu l’impression qu’on a réussi à faire tomber le boss ce jour-là et qu’on a gagné.
Et au-dessus de tout, il reste un mot, Arirang. Un titre d’album qui porte une mémoire culturelle et qui, le temps d’une mise en vente, a surtout produit un fait contemporain très concret. Une planète entière réglée sur la même minute, cherchant une place et trouvant parfois quelque chose de plus durable qu’un billet.
Le mail qui fait respirer ! © Lantou Onirina
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