Par Lantou Onirina
Le 23 février, France 4 et france.tv consacrent une soirée spéciale à la vague culturelle coréenne, avec la diffusion du documentaire « K-pop, la déferlante coréenne », suivie du concert Music Bank in Paris, enregistré en 2023 à la Paris La Défense Arena. Au-delà d’un simple programme événementiel, cette soirée témoigne de la place désormais occupée par la culture populaire coréenne dans le paysage médiatique français, entre analyse de son industrie et mise en lumière de sa scène musicale mondiale.
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Pendant longtemps, la vague coréenne en France s’est construite ailleurs que sur les écrans de télévision. Elle vivait dans les salles de concert pleines à craquer, dans les playlists en ligne, sur les réseaux sociaux, et surtout dans les communautés de fans qui, année après année, ont porté la K-pop et les productions coréennes bien avant qu’elles ne deviennent familières au grand public. Aujourd’hui, une soirée entière consacrée à la culture populaire coréenne sur une chaîne publique française marque une étape différente. Ce n’est plus seulement un phénomène suivi, c’est un phénomène expliqué.
La télévision, quand le phénomène devient lisible
La présence coréenne dans le paysage culturel français ne s’est pas imposée d’un seul coup. Elle s’est construite par à-coups, portée par des œuvres qui, à certains moments, ont débordé leur public naturel pour devenir des repères communs. Il y a eu
Parasite, choc de cinéma devenu conversation mondiale, puis
Squid Game, qui a transformé une série coréenne en phénomène planétaire, au point d’entrer dans le langage visuel de tout le monde. Et il y a aussi ces objets plus inattendus, nés de la culture pop et de ses mélanges, comme
KPop Demon Hunters, qui circulent massivement en ligne et touchent, en quelques jours, des publics qui n’auraient jamais cherché ce contenu de leur propre initiative.
Chaque fois, le même mécanisme : un contenu coréen surgit, devient omniprésent, puis laisse derrière lui quelque chose de durable – un nouveau réflexe de curiosité, une porte entrouverte, une familiarité qui ne s’efface plus. Entre ces pics de visibilité, la circulation ne s’est jamais arrêtée. Elle passait par les concerts annoncés longtemps à l’avance, les clips visionnés en boucle, les recommandations entre fans, ou ces moments où une chanson franchit les cercles habituels pour toucher un public plus large.
C’est ainsi que la K-pop et, plus largement, la Hallyu ont pris place en France. Non pas comme une vague unique, mais comme une succession d’élans qui, mis bout à bout, ont transformé un intérêt ponctuel en présence culturelle durable.
La programmation d’une soirée consacrée à la Hallyu sur une chaîne publique française marque donc un moment particulier. Non pas parce qu’elle ferait découvrir la culture coréenne – elle est déjà là – mais parce qu’elle l’organise en récit. La soirée s’ouvre sur un documentaire. Sans présumer de son contenu précis, le geste est clair. On ne montre plus seulement des performances ou des titres, on cherche à rendre lisible un écosystème. Comment se fabrique un succès, comment se construit un groupe, comment un système culturel peut rayonner mondialement. Et, surtout, comment ces objets très pop finissent par devenir des repères communs, au-delà des cercles de fans.
La K-pop avait déjà franchi ponctuellement ce seuil en France, notamment lors du Gala des Pièces Jaunes, qui avait donné à un public très large un aperçu direct de ces performances. Mais une soirée entière change d’échelle. Elle ne se contente plus d’inviter, elle contextualise. Elle crée un cadre où la musique, les images et les récits se répondent, et où l’on comprend mieux pourquoi la vague coréenne ne se limite plus à un genre, mais à une façon de produire et de transmettre la culture.
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Music Bank Paris, une scène mondiale
La diffusion du concert Music Bank in Paris apporte la dimension la plus concrète. Car s’il est une chose que la K-pop sait faire immédiatement comprendre, c’est la scène.
L’émission Music Bank est, en Corée du Sud, l’un des programmes musicaux les plus emblématiques. Diffusée depuis la fin des années 1990, elle constitue chaque semaine une vitrine des comebacks et des performances live, contribuant à structurer la visibilité des artistes auprès du grand public. À partir des années 2010, le programme a commencé à voyager sous forme d’événements spéciaux à l’étranger (Tokyo, Jakarta, Mexico, Santiago, Berlin ou Hong Kong) transformant une émission nationale en format mondial.
Le concert organisé en 2023 à la Paris La Défense Arena s’inscrit dans cette histoire. Présenté par Park Bo-gum, figure très populaire du paysage culturel coréen, il réunissait notamment Stray Kids, Enhypen, Ive, Mamamoo, NMIXX, The Boyz, AB6IX, Cravity et P1Harmony : une affiche qui résumait à elle seule la diversité générationnelle et stylistique de la K-pop contemporaine.
Pour beaucoup de spectateurs européens, l’événement marquait une étape. Celle de voir un format télévisé coréen emblématique, et pas seulement une tournée de plus, s’installer dans la plus grande salle indoor d’Europe donnait une réalité tangible à ce que l’on suivait jusque-là surtout à distance. Ce n’était pas la première fois que Music Bank quittait l’Asie, mais l’étape parisienne avait une portée particulière. Elle installait la K-pop dans un lieu symbolique de la scène européenne, montrant que son audience ne se limitait plus à des concerts ponctuels de groupes individuels, mais pouvait mobiliser un événement collectif d’ampleur.
La rencontre se jouait aussi dans des détails très concrets. Ce soir-là, Solar, membre de Mamamoo, avait interprété en français
Le festin, clin d’œil direct à l’imaginaire parisien, tandis que The Boyz glissaient quelques lignes de classiques français avec
Aux Champs-Élysées et
Non, je ne regrette rien. Comme un signe adressé à la ville et au public. Ce n’était pas un gadget, plutôt une manière de dire qu’on ne fait pas que passer, qu’on s’accorde au lieu.
La retransmission télévisée ajoute aujourd’hui une nouvelle couche à cet événement. Le concert cesse d’être uniquement un souvenir pour les fans présents. Il devient un document accessible à tous. On peut y observer la mécanique du spectacle K-pop, avec ses transitions millimétrées, son alternance de styles, son interaction constante avec le public et sa capacité à maintenir une énergie collective sur plusieurs heures.
La scène K-pop comme langage universel
Regarder un concert K-pop, même à distance, permet de comprendre pourquoi ce format fonctionne au-delà des frontières linguistiques. La performance ne repose pas seulement sur la chanson, mais sur un ensemble minutieusement construit. Chorégraphies pensées pour être lisibles aussi bien dans la salle qu’à la caméra, formations calibrées pour créer des images fortes, transitions musicales conçues pour maintenir le rythme du show, séquences d’échange avec le public intégrées à la structure même du concert.
Beaucoup de ces éléments restent invisibles pour un spectateur non initié. Les fanchants, par exemple, ces réponses chantées par le public à des moments précis de la chanson, sont souvent appris à l’avance et participent à la performance elle-même. Les lightsticks officiels, propres à chaque groupe et synchronisés parfois avec l’éclairage de la salle, transforment le public en partie intégrante de la scénographie. Même les moments de parole ne sont pas improvisés au hasard. Ils sont pensés pour maintenir la connexion, parfois accompagnés de traductions en direct pour que chaque public puisse suivre.
Cette dimension collective est essentielle. La K-pop n’est pas uniquement une musique exportée. C’est une forme de spectacle total, où la précision du groupe, la scénographie et la relation avec les fans participent à créer une expérience immédiatement compréhensible, même pour un public qui découvre. La succession des performances, les changements d’ambiance visuelle, les interactions préparées mais vécues comme spontanées composent un langage scénique partagé, capable de fonctionner dans n’importe quelle ville.
C’est aussi ce qui explique que ces concerts fonctionnent comme des événements internationaux. Ils ne demandent pas seulement d’écouter une chanson. Ils invitent à participer à un moment collectif, pensé comme tel dès sa conception. La diffusion télévisée prolonge cette logique en transformant l’événement en objet observable. Elle permet de saisir comment se construit la relation entre artistes et public, et pourquoi la scène K-pop dépasse la simple performance musicale pour devenir une expérience culturelle globale.
Le groupe P1Harmony au Music Bank de Paris en 2023. © Tournez s'il vous plaît
Une culture qui s’inscrit dans la durée
La vague coréenne s’est imposée en France par une accumulation de portes d’entrée, parfois spectaculaires, souvent très quotidiennes. Il y a eu des moments visibles à l’échelle mondiale, ceux qui deviennent des repères communs –
Parasite,
Squid Game, ou ces objets pop hybrides qui circulent massivement en ligne. Mais la solidité du phénomène tient aussi à tout ce qui s’installe plus discrètement. À Paris, par exemple, la cuisine coréenne n’est plus une curiosité isolée : les ouvertures de restaurants se sont multipliées au point de former une présence identifiable dans plusieurs quartiers. On n’y va plus « pour tester », mais parce que c’est devenu une option normale parmi d’autres. Cette banalisation là en dit souvent plus qu’un succès viral.
La même logique vaut pour la beauté. La K-beauty ne passe plus seulement par des boutiques spécialisées fréquentées par des fans ; elle circule dans des réseaux de distribution grand public, dans les rayons de parfumeries, dans les routines partagées en ligne. Là encore, il ne s’agit plus d’un effet de mode ponctuel, mais d’une familiarité installée, presque quotidienne.
Il existe aussi des domaines moins immédiatement visibles, comme le jeu vidéo et l’e-sport, qui participent depuis longtemps à cette présence culturelle. Même sans être joueur, on a déjà croisé l’image d’une Corée très forte dans le gaming compétitif. StarCraft, un jeu américain, y est devenu dès la fin des années 1990 un phénomène massif, souvent cité comme l’un des points de départ de l’e-sport moderne tel qu’on l’imagine aujourd’hui. Et cette réputation se prolonge avec League of Legends, où l’équipe T1 et son joueur emblématique Faker, Lee Sang-hyeok, se sont imposés comme des références mondiales. Ce ne sont pas forcément des univers que tout le monde pratique. Mais ils nourrissent une familiarité diffuse, celle d’un pays associé à une culture numérique puissante, structurée, suivie comme un spectacle.
La musique agit souvent comme accélérateur, mais elle ouvre vers cet écosystème plus vaste. Les concerts amènent vers les séries, les séries vers le cinéma, le cinéma vers d’autres formes de création coréenne. Ce mouvement circulaire explique en partie la solidité de la Hallyu. Elle ne repose pas sur un seul succès spectaculaire, mais sur une présence répétée, visible dans les écrans, les villes, les habitudes et les imaginaires.
Observer cette dynamique depuis la France est particulièrement intéressant. Le pays possède une tradition forte de médiation culturelle, où la télévision publique, les festivals et les institutions jouent un rôle important pour contextualiser les œuvres étrangères. Consacrer une soirée entière à la Hallyu s’inscrit dans cette continuité. Cela revient à reconnaître que la culture coréenne ne se situe plus seulement dans l’actualité musicale ou dans des niches spécialisées, mais dans un espace culturel partagé, où elle dialogue désormais avec les autres productions internationales.
Quand la vague devient mémoire
Une culture existe d’abord comme expérience. Concerts vécus, chansons écoutées, séries regardées, moments partagés en ligne. Puis vient le moment où elle devient mémoire collective, racontée et archivée. La télévision participe à cette transformation d’une manière particulière. Là où les réseaux sociaux capturent l’instant et la plateforme propose l’accès immédiat, la télévision inscrit un phénomène dans une narration plus stable. Elle sélectionne, organise et contextualise.
Diffuser un concert comme Music Bank in Paris ne revient pas seulement à montrer un spectacle. C’est inscrire cet événement dans une histoire culturelle. Ce qui était une soirée vécue par un public précis devient un point de repère visible, réutilisable et transmissible. Pour ceux qui y étaient, la retransmission prolonge le souvenir. Pour ceux qui ne connaissaient pas encore cet univers, elle constitue une première archive, une porte d’entrée documentée.
Cette dimension de mémoire est essentielle pour comprendre la place actuelle de la Hallyu. La culture coréenne continue évidemment de vivre dans les comebacks, les tournées, les sorties de séries et l’activité constante des fandoms. Mais en parallèle, elle acquiert une autre existence, celle d’un phénomène inscrit dans les chroniques culturelles, dans les programmations télévisées et dans les analyses médiatiques. Elle passe du présent permanent de la pop à une temporalité plus longue, où ses moments clés deviennent des repères.
Et peut-être est-ce là le signe le plus clair de son ancrage mondial. Le moment où la K-pop ne se limite plus à l’enthousiasme immédiat des fans, mais devient une histoire culturelle que l’on peut revoir, raconter et transmettre, comme on le fait pour d’autres grandes vagues artistiques internationales.
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