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19.02.2026

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Par Danielle Tartaruga

Le 29 janvier 2026, l’ambassade de la République de Corée en France annonçait que le sijo, une forme poétique traditionnelle, était désormais reconnue comme un style officiel de poésie à forme fixe en France.

Cette reconnaissance s’est faite grâce à la collaboration entre la Société des Poètes Français (fondée en 1902) et le Centre Culturel Coréen de Paris. Le sijo est à présent une nouvelle forme poétique, adoptée par la France, au même titre que le pantoum de Malaisie, ou le haïku japonais qui avaient déjà été reconnus précédemment.

Cette reconnaissance est importante et marque symboliquement, le début de nombreux autres évènements à venir, qui vont commémorer le 140e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la République de Corée cette année. Elle est également parfaitement en phase avec le fil conducteur, magnifique slogan de cette année de célébrations : « Une année de créativité, d’opportunités et de solidarité ».

Annonce de la reconnaissance du sijo par l'Ambassade de la République de Corée en France. © Ambassade de la République de Corée en France

Annonce de la reconnaissance du sijo par l'Ambassade de la République de Corée en France. © Ambassade de la République de Corée en France


Le sijo, qui signifie « air du temps » ou « rythme du temps » est une forme très ancienne de poésie qui se prête à l’improvisation. D’abord composé et transmis de façon orale, voire chanté, dès la seconde moitié de la dynastie Goryo (936-1392), le sijo fut d’abord principalement rédigé par les yangban (classe sociale d’aristocrates lettrés, confucéens), c’est un style de poésie qui permet de traduire sur le champ les émotions ressenties.

Ainsi, l’exemple de Gil Jae (1353-1419), lettré et philosophe, peut être cité ici. Fidèle à la dynastie Goryo, il refusa de servir la nouvelle dynastie Joseon (1392-1910) et se consacra à l’éducation de jeunes lettrés. Il laissa de nombreux sijo, qui furent publiés au XVIIIe siècle.

En voici un exemple. Précisons que la traduction en français des sijo est toujours délicate et qu'il est possible de les traduire de différentes façons, mais ce qu’il faut retenir alors, c’est l’esprit et le sens du poème.

Je reviens, chevauchant, dans cette cité ancienne aux échos de cinq siècles
Monts et fleuves demeurent, mais les Grands Hommes de jadis à jamais sont partis
Quelle tristesse, n’était-ce que chimère ce temps radieux de paix.


Portrait de l'érudit Seo Jik-su, poète, calligraphe et peintre du 18e siècle. © Musée national de Corée

Portrait de l'érudit Seo Jik-su, poète, calligraphe et peintre du 18e siècle. © Musée national de Corée


Avec l’invention du Hangeul en 1443, l’alphabet coréen créé par le roi Sejong le Grand, cette forme de poésie devient accessible à un plus grand nombre. On trouve des traces écrites de gravures sur planches dès 1565, une douzaine de sijo du même auteur.

Couverture d'un livre présentant des peintures coréennes et des sijo, écrit par Vincenza d’Urso. © Danielle Tartaruga

Couverture d'un livre présentant des peintures coréennes et des sijo, écrit par Vincenza d’Urso. © Danielle Tartaruga


Le sijo rend souvent hommage à la nature, à l’amour, au temps qui passe et qui échappe aux Hommes, à la beauté éphémère, et à tous les thèmes que l’on retrouve traditionnellement dans la culture coréenne dont ils se fait l’ambassadeur avec élégance et délicatesse. Il exprime souvent également la souffrance ou la nostalgie.

Certaines grandes figures de l’histoire coréenne se sont appropriées cette forme poétique, tel le ministre Yi Kae (1417-1456) qui rédigea un sijo pour exprimer sa douleur juste avant son exécution ; ou encore le courageux Amiral Yi Sun-shin qui écrit ce poème, juste avant une bataille décisive.

Dans la nuit profonde sur l'île de Hansan baignée de lune, assis seul sur la tour (de guet)
Le grand sabre au côté, mon âme souffrant d'angoisse profonde
D'où vient ce chant de flûte strident qui déchire mon âme en détresse.


Des femmes lettrées, telles que Shin Saimdang (1504-1551) ou Kim Gum-won (1817-1850) en ont également rédigé. Cette dernière qui fit à 14 ans, le tour du pays, déguisée en homme, fonda d’ailleurs le premier club de poétesses en Corée.

Toutes les eaux se mêlent à la mer de l’Est, grande, profonde
Sans fin elle est, je saisis alors
L’immensité du ciel et de la terre, dans mon cœur, je l’embrasse


Des kisaeng (courtisanes) ont également marqué l’histoire de ce style de poésie, par la délicatesse de leurs sijo, telles Hong Nang ou Hwang Jin-I.

Eau bleue du torrent de montagne, ne te vante pas de courir si vite
Une fois arrivée à la mer, tu ne pourras plus revenir
Ô le clair de lune remplit la montagne, n’y ferais-tu pas une pause ?


Le sijo est construit en suivant des règles de rythme et respecte un nombre défini de syllabes composant de cette façon une strophe de trois vers ; en fait c’est un tercet dont chaque vers est divisé par une césure et chaque demi-vers par un léger repos. On peut également parler de « temps » (un premier temps, un second temps), car il y a une musicalité dans le sijo, celui-ci pouvant être improvisé par les gens d’esprit et transmis à l’oral ou même chanté.

Le sijo se forme ainsi, entre deux silences et grâce à des groupes de syllabes de longueurs variables réunies par le sens. Le rythme en est donné par une certaine répartition imposée, de la longueur de ces syllabes.

La notion de syllabe est sujette à discussion, tant pour sa traduction que pour son équivalence en français, car il faut tenir compte du fait que la langue coréenne est une langue agglutinante, Toutefois, voici comment se compose un sijo.

Vers n°1 : il ouvre et présente le sujet
3 syllabes – 4 syllabes (premier temps) / 3 ou 4 syllabes – 4 syllabes (deuxième temps)
Vers n°2 : il développe l’idée
3 syllabes – 4 syllabes (premier temps) / 3 ou 4 syllabes – 4 syllabes (deuxième temps)
Vers n°3 : il conclut (et introduit souvent un contre-thème)
3 syllabes – 5 syllabes (premier temps) / 4 - 3 syllabes (deuxième temps)

On ne peut que se réjouir de cette belle initiative qui met à l’honneur le sijo !

Le peuple coréen a toujours aimé la poésie, et les liens entre la Société des Poètes Français et la Société de Poètes Sud-Coréens sont déjà très solides, comme évoqué dans cet article d’avril 2024, mais le fait de reconnaitre ce style de poésie à forme fixe en France, rapproche les pays en offrant de nouvelles perspectives de création et donc d’échanges entre ceux-ci !

Pour aller plus loin, voici quelques ouvrages intéressants :

1. « Sijo – Le rythme du temps ». Un recueil de poèmes coréens traditionnels de Vincenza d’Urso, aux éditions Nuinui
2. « Poésie coréenne : Sijo et peinture de l’ère Joseon (1392-1910) », de Lee Hee-kyung et Seo Suna, aux éditions Sociopoetik
3. « Histoire de la littérature coréenne », de Cho Dong-Il et Daniel Bouchez, aux éditions Fayard


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