Par Angèle Behlouli
À Paris, la Galerie Perrotin présente jusqu’au 21 mars 2026 une exposition collective sur son espace Matignon, réunissant 23 artistes contemporains. Parmi eux, Lee Bae, artiste coréen installé en France depuis plus de trente ans, attire l’attention par son travail unique autour du charbon de bois, matériau qu’il transforme en tableaux, dessins et sculptures depuis les années 1990.
Lee Bae : une vie en France pour renouer avec la Corée
Né en Corée en 1956 et formé aux Beaux-Arts de Séoul, Lee Bae s’installe à Paris en 1989. Son départ n’est pas seulement géographique : il lui permet de prendre du recul dans sa démarche artistique et de se trouver lui-même. L’exil devient un outil de clarification de sa pensée.
Son enfance rurale, entre rivières, montagnes et vergers, nourrit sa sensibilité. Il se décrit comme une plante robuste ayant poussé à la campagne. Son père, agriculteur, lui répétait qu’un bon cultivateur n’est pas celui qui domine la terre, mais celui qui sait l’écouter. Cette phrase irrigue toute son œuvre jusqu’à ce jour.
À son arrivée à Paris, faute de moyens pour acheter de la peinture, il découvre des sacs de charbon de bois pour barbecue. Modeste, brut et économique, le matériau devient central non par effet de style, mais par évidence. Le charbon ravive des souvenirs d’enfance : la calligraphie, la préparation de la sauce soja par sa mère, ou les rituels de combustion où le feu emporte les vœux et consume les pensées négatives. Ce qui relève en France du combustible domestique renvoie pour lui à une mémoire symbolique dense. Travailler le charbon, pour Lee Bae, n’est pas un simple geste technique, c’est dialoguer avec le temps, la matière et l’espace.
Trois œuvres, trois supports distincts
Du bois au bronze
À Perrotin Matignon, trois œuvres de Lee Bae sont exposées, chacune sur un support différent. Dès l’entrée, au pied des escaliers, se trouve
Brushstroke F3 (2025), une sculpture de bronze évoquant des bûches calcinées modulées et assemblées en boucles.
« Brushstroke F3 » (2025) - Lee Bae, Galerie Perrotin, Paris, 2026. © Angèle Behlouli
Chaque section conserve la mémoire du bois : stries, fissures et reliefs irréguliers. Même transposée en bronze, la surface garde cette texture organique, comme si le feu y avait laissé son empreinte définitive. Les formes en trois dimensions donnent au noir du volume, offrant à la matière une nouvelle stature et des contours inédits, démultiplier par les ombres.
Cette sculpture fait partie de la série
Brushstroke, née en 2020 sur papier et toile. Inspirée par la calligraphie orientale, elle traduit l’énergie du geste dans un langage sculptural, où le mouvement du trait devient densité du bois brûlé. Les coups de pinceau, vibrants et autonomes, se transposent ainsi dans la matière tridimensionnelle.
Encre de charbon sur toile
Un étage plus haut, dans le cabinet de curiosités, une œuvre de cette série réapparaît :
Brushstroke-w (2020). Sur papier cette fois, l’encre de charbon y laisse une trace vibrante dont les bords se dissipent en une poussière plus claire. On ne cherche pas vraiment à savoir ce que cela représente : le regard suit plutôt la manière dont la matière s’est déposée, comment elle a pénétré la fibre du papier, comment le noir semble respirer.
« Brushstroke-w » (2020) - Lee Bae, cabinet de curiosités, Galerie Perrotin, Paris, 2026. © Angèle Behlouli
Ici, tout se joue dans la tension entre noir et blanc, forme et fond. Lee Bae poursuit une recherche essentielle : faire du noir une présence à part entière, dense, profonde et vivante. La discipline de la calligraphie, apprise dans son enfance, structure ce geste rapide et irréversible, où corps et esprit convergent. Le charbon, matériau central de son œuvre, devient le symbole de cette énergie vivante.
Par cette dichotomie, l’artiste rapproche également des opposés : blanc et noir, lumière et ombre, vide et plein, matière et immatériel, corps et esprit. Ses œuvres relient et réconcilient ces contraires en une même vitalité.
Charbon à l’état pur
En montant d’un étage, le visiteur remonte aussi le fil du temps. Au troisième niveau de la galerie,
Issu du Feu-18cd (2004) renvoie à une étape plus ancienne de la recherche de Lee Bae, au sein de sa série éponyme.
« Issu du Feu-18cd » (2004) - Lee Bae, Galerie Perrotin, Paris, 2026. © Angèle Behlouli
La toile est entièrement recouverte de fragments de charbon, polie et irrégulière, captant la lumière et composant une surface qui évoque une mosaïque sombre.
À distance, l’œuvre semble presque monochrome. Mais en s’en approchant, le regard découvre une multitude de nuances. Selon la taille des fragments, l’orientation de leurs veines ou la lumière qui les traverse, les noirs changent : profonds, anthracite, argentés, parfois presque nacrés. L’ensemble paraît ainsi animé d’un mouvement discret, comme si la matière continuait de vivre sous nos yeux.
Pour Lee Bae, le charbon n’est pas matière morte. Dans la série
Issu du Feu, il en conserve l’énergie et la trace. La matière porte vitalité et spiritualité : elle ne sert pas à dessiner une image, elle est l’image.
De cette exploration naîtra plus tard la série
Brushstroke, où la poudre de charbon devient encre et la matière se transforme en mouvement. Le noir, travaillé patiemment, devient alors trace et présence, aboutissement naturel de son attention portée au charbon depuis ses débuts.
Le jeu d’échecs comme métaphore poétique
En parallèle de l’exposition à Matignon, l’œuvre
Brushstroke-DE8 (2025) a été présentée à Perrotin Turenne dans l’exposition « Un siècle d’échecs », qui s’est tenue du 31 janvier au 28 février 2026. Sur une idée originale de R. Jonathan Lambert, cette exposition explorait l’influence du jeu d’échecs dans la production artistique contemporaine.
« Brushstroke-DE8 » (2025) - Lee Bae, Galerie Perrotin, Paris, 2026. © Angèle Behlouli
Dans sa toile, Lee Bae transpose le rythme et la stratégie du jeu en une composition abstraite. Le noir de l’encre de charbon se déploie comme des pièces sur un plateau invisible, chaque trait suggérant mouvement, tension et équilibre. Le regard suit les lignes et les contrastes, percevant à la fois la rigueur d’une partie d’échecs et la liberté du geste artistique. Plus qu’une référence au jeu,
Brushstroke-DE8 transforme l’échiquier en espace de rythme où le charbon devient vecteur d’énergie et de présence, traduisant la force et la poésie du mouvement.
Autant d’œuvres qui révèlent la capacité de Lee Bae à faire du charbon de bois un terrain d’exploration artistique, où la matière, le geste et le noir dialoguent avec une intensité singulière.
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