L’autrice a rencontré son public français à la librairie Le Divan le 19 mars 2026 et au Centre Culturel Coréen à Paris le lendemain. © Sylvie Joye, Nicole Bergeaud, Centre culturel coréen de Paris
Par Nicole Bergeaud
Quand j’ai appris que Cho Nam-joo venait présenter son nouveau livre à la librairie Le Divan, à deux pas de chez moi, je ne pouvais pas rater ça.
Miss Kim est un recueil de nouvelles qui parle de femmes ordinaires. À travers huit nouvelles, on découvre des vies marquées par le travail répétitif et les attentes sociales. Ces personnages évoluent dans un environnement où tout semble déjà tracé : carrière, mariage, comportement. Mais derrière cette apparente banalité, chaque récit laisse apparaître des failles. Rien de spectaculaire, plutôt des moments où quelque chose bascule : une prise de conscience, un refus discret, un désir de changement. Le livre nous offre une vision d’ensemble. Il montre comment ces femmes, bien que différentes, partagent une même sensation d’effacement. Chacune cherche à exister autrement, à sortir du rôle qu’on attend d’elle, même si cela reste fragile et incertain.
Devant un public très attentif, assise sur un canapé, entourée de livres et accompagnée d’une traductrice particulièrement efficace, Cho Nam-joo s’exprime calmement, simplement et répond à toutes les questions.
Un livre construit sur dix ans
Miss Kim rassemble des nouvelles écrites entre 2011 et 2021, d’abord publiées dans la presse. Au départ, Cho Nam-joo n'avait pas vraiment de projet de livre. C’est en les relisant qu’un fil commun lui est apparu : toutes ces histoires parlent, d’une manière ou d’une autre, de la vie des femmes en Corée. Là où
Kim Jiyoung, née en 1982 suivait une seule trajectoire,
Miss Kim multiplie les points de vue. Son écriture reste fidèle à ce qui faisait déjà la force de son premier livre : un style direct, sans effet mais très efficace.
Cho Nam-joo évoque ses études de sociologie, son travail de scénariste, mais explique surtout que cette manière d’écrire lui correspond. Elle aime observer, noter et comprendre. Ce qui ressort, ce sont des situations très concrètes : le travail, la famille, les attentes sociales et surtout le « care », cette charge du quotidien qui repose encore largement sur les femmes. Dans mon pays, explique-t-elle, les grands-mères s’occupent souvent des petits-enfants. Une continuité qui structure encore largement la vie des femmes.
« En Corée on dit souvent que pour qu'une femme réussisse il faut qu'une autre se sacrifie… »
Elle-même a dit à sa fille qu’elle n’élèverait pas son futur enfant. Celle-ci lui a répondu qu’elle n’en aurait pas… Quand je lui demande quels conseils elle lui donne, elle sourit : sa fille aujourd’hui âgée de 16 ans, ne l’écoute pas. Alors elle lui dit simplement qu’elle devra assumer ses choix.
Rien de spectaculaire dans cet échange mère/fille. Mais il dit beaucoup : une génération qui transmet, une autre qui choisit.
Pression sociale et choix de vie
Dans l’une des nouvelles de
Miss Kim, l'autrice fait dire à son personnage (un homme) que, « à 25 ans, une femme est soit casée, soit cassée ». Elle évoque ainsi cette pression constante autour de l’âge pour les femmes en Corée où l’on dit fréquemment : « après Noël, le 25 décembre, le prix du gâteau baisse ». Autrement dit, passé 25 ans, la valeur d’une femme diminuerait. À cela s’ajoutent les discours sur les risques d’une grossesse après 30 ans.
Dans le même temps, le nombre de mariages diminue, le taux de natalité est très bas et le sujet revient régulièrement dans les médias. On explique souvent cette situation par le travail, le prix de l’immobilier et les conditions de vie.
Mais Cho Nam-joo ne tranche pas de manière radicale. Elle ne dit pas aux femmes de ne pas se marier ou de ne pas avoir d’enfants. Elle a elle-même un enfant et elle parle aussi du bonheur que cela peut représenter. Elle dit qu’il faudrait que celles qui en ont envie puissent mener cette vie sans que cela soit compliqué. Que ce soit un choix, pas un obstacle.
Écrire et continuer
Le succès de
Kim Jiyoung, née en 1982 a tout changé pour elle. Il lui a permis de voyager, de rencontrer des lecteurs. Mais en Corée, il a aussi provoqué des réactions très dures.
« Ce n'était pas supportable, j'avais des insomnies. Il y avait beaucoup de méchanceté et même des journalistes qui écrivaient des propos que je n'avais pas dit. Je me suis demandé plus de 100 fois si je devais porter plainte. Je ne l’ai pas fait. Je ne voulais pas dépenser trop d'énergie pour quelque chose que je ne peux pas contrôler. C’est pourquoi, en Corée, je n’ai pas beaucoup d’occasions d’échanger avec mes lecteurs. Pendant longtemps, je me demandais : où sont ils ? Est-ce qu’ils existent vraiment ? Parfois, mon travail me semblait insignifiant. Aujourd’hui, je suis vraiment heureuse de vous rencontrer ici, en personne». C’est réciproque.
Elle travaille aujourd’hui sur un nouveau roman qu’elle espère publier cette année. Il est centré sur le parcours d’une femme issue d’un milieu défavorisé. Celle-ci parvient à réussir dans la vie et à gravir les échelons sociaux, mais après toutes ces réussites, elle se retourne et repense à sa vie, à ce qu’elle a vécu jusque-là.
Couverture de « Miss Kim ». © Éditions Robert Laffont
Une autre rencontre avec Cho Nam-joo s’est tenue au Centre culturel coréen le lendemain. Mon amie Sylvie Joye qui y a assisté, m'a raconté.
« Le public était venu nombreux. Cho Nam-joo a répondu avec une grande sincérité et beaucoup d’esprit aux questions sur son parcours en faisant le lien entre son travail à la télévision et ses livres. Elle a expliqué comment l’émission de témoignages pour laquelle elle travaillait lui avait permis par le biais des interviews de voir comment toutes les personnes avaient deux facettes, sans que cela signifie pour autant qu’elles soient hypocrites. Par exemple, comment une mère de famille se montrant accomplie dans la maternité pouvait aussi être une personne débordée par les difficultés. Lorsqu’elle écrit, Cho Nam-joo utilise ainsi son grand talent pour créer des personnages nuancés et interroger à la fois la dualité des individus et celle de la société.
Elle a parlé aussi de sa vie, de son rapport à la maternité et de sa fille dont elle espère qu’elle soit différente d’elle. Le thème de son prochain livre sur les transfuges de classe lui tient visiblement très à cœur, elle a cité Didier Eribon et Annie Ernaux, deux auteurs français très marqués par cette problématique. Interrogée sur les discussions nées de la publication de
Kim Ji Young, née en 1982, elle s’est réjouie des lois votées depuis en Corée en faveur des mères et elle a semblé optimiste, évoquant son contentement en voyant la fin du film tiré du livre, dont elle trouve l’aspect plus heureux tout à fait satisfaisant».
En donnant à voir des trajectoires multiples,
Miss Kim s’inscrit dans une dynamique plus large de réflexion sur l’évolution des rôles sociaux en Corée. Une œuvre à la fois intime et engagée, qui confirme la place de Cho Nam-joo parmi les voix majeures de la littérature coréenne contemporaine.
Présents partout à travers le monde, les journalistes honoraires de Korea.net ont pour mission de faire connaître et partager leur passion de la Corée et de la culture coréenne au plus grand nombre.
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