Par Hong Hyun-ik
Ancien directeur de la Korean National Diplomatic Academy
Un sommet coréano-chinois dès le début d’année
L’alliance avec les États-Unis demeure sans conteste le pilier de la politique étrangère coréenne. Toutefois, compte tenu de son influence déterminante sur la paix et la stabilité de la péninsule coréenne, la Chine occupe une place tout aussi incontournable. Voisine directe de la Corée du Nord depuis la division de la péninsule, elle représente plus de 90 % du commerce nord-coréen et fournit à Pyongyang une énergie à bas coût. Si la coopération de Séoul avec Washington est indispensable pour résoudre la question nucléaire nord-coréenne, celle avec Pékin doit nécessairement l’accompagner afin de rétablir la paix sur la péninsule et d’ouvrir la voie à une réunification pacifique.
Déjà fragilisées depuis le déploiement du système antimissile THAAD en 2016, les relations coréano-chinoises se sont encore détériorées sous le gouvernement de l'ancien président Yoon Suk Yeol au point de devenir quasiment conflictuelles. Profitant toutefois de l’importance que le président Xi Jinping accorde à la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC), le président Lee Jae Myung a invité son homologue chinois en tant qu’invité d’honneur au sommet de Gyeongju, amorçant ainsi un réchauffement des relations bilatérales. Dans cet élan, et malgré la réticence habituelle de la Chine à recevoir des dirigeants étrangers dès le début de l’année, un nouveau sommet entre Séoul et Pékin a été organisé début janvier, deux mois seulement après l’APEC.
Entre Séoul et Pékin, une confiance rétablie et de nouvelles bases de coopération
La Chine a réservé un accueil particulièrement appuyé à la délégation coréenne. Xi Jinping s’est personnellement déplacé pour accueillir Lee Jae Myung, tandis que la présence du Premier ministre ainsi que des présidents de l’Assemblée populaire nationale et de son Comité permanent peut être interprétée comme un signe de considération exceptionnelle.
Au-delà du symbole, la rencontre a débouché sur des résultats concrets. Plus qu’une simple normalisation des relations, Séoul a mis l’accent sur le respect mutuel, la coopération réciproque et la construction de bases durables pour la paix dans la péninsule coréenne et en Asie du Nord-Est, tout en cherchant à créer de nouveaux moteurs de développement. Le résultat le plus marquant demeure le renforcement de la confiance entre les deux dirigeants. Prévue pour durer 30 minutes, la rencontre s’est finalement prolongée pendant une heure et demie, permettant des échanges approfondis dépassant le strict cadre de l’ordre du jour officiel.
Le président Lee a d’abord proposé de maximiser la coopération dans les domaines de l’économie, de l’industrie et de la vie quotidienne des citoyens des deux pays. Cette approche reflète la diplomatie pragmatique de son gouvernement, qui a trouvé un écho favorable dans la diplomatie chinoise fondée sur les principes de « goudao zongyi » (respect mutuel et coopération) et de « shishi qushi » (réalisme et pragmatisme). Lee Jae Myung et Xi Jinping ont reconnu que leurs relations économiques avaient évolué d’une division verticale du travail vers une « coopétition » portée par les avancées technologiques chinoises, et ont convenu d’établir une coopération de nature horizontale dans les secteurs de pointe, notamment l’intelligence artificielle.
Alors que sept protocoles d’accord avaient été signés lors du sommet organisé en marge de l’APEC, cette rencontre a abouti à la signature de 14 nouveaux accords. En y ajoutant le certificat de donation à la Chine d’une statue de lion, bien culturel chinois conservé en Corée, ce sont 15 accords qui ont été conclus. Des consultations régulières entre les ministères du Commerce des deux pays, la promotion des investissements entre parcs industriels et la signature d’un accord sur les technologies numériques laissent entrevoir une coopération élargie dans de nombreux secteurs industriels.
Aucune déclaration commune n’a toutefois été publiée, et la Chine n’a pas formulé d’engagement explicite concernant la dénucléarisation de la péninsule ou le dialogue intercoréen. Selon le président Lee, il était difficile d’attendre de Pékin, compte tenu de ses relations avec Pyongyang, une prise de position publique claire. Il a néanmoins demandé à Xi Jinping de jouer un rôle de médiateur en faveur de la paix, y compris sur la question nucléaire nord-coréenne. Le président chinois a salué les efforts de Séoul et appelé à « faire preuve de patience ». Même en l’absence d’annonces concrètes, la décision commune de poursuivre la recherche de « solutions créatives » ouvre à la Chine une marge de manœuvre accrue pour jouer un rôle constructif, notamment en facilitant un environnement propice aux dialogues entre intercoréen et américano-nord-coréen.
Le président Lee semble être parvenu à la conclusion selon laquelle un compromis à court terme, qui impliquerait une forme de compensation en échange de l’arrêt du programme nucléaire nord-coréen, apparaitrait plus réaliste que la dénucléarisation complète, qui reste toutefois l'objectif à long terme. La Chine s’est quant à elle engagée à transmettre l’intention de Séoul à Pyongyang. Si la levée totale des sanctions contre la Corée du Nord prendra du temps, une ouverture progressive est envisagée, débutant par des échanges culturels et sportifs, avant d’aborder la diffusion de contenus audiovisuels. Concernant les structures chinoises installées en mer de l’Ouest (mer Jaune), une réunion ministérielle visant à définir une ligne médiane devrait se tenir dans le courant de l’année, conformément à la proposition coréenne.
La portée de la « diplomatie pragmatique » du gouvernement Lee Jae Myung
La portée réelle de ce sommet réside avant tout dans le rétablissement d’une relation de confiance solide entre les présidents coréen et chinois et dans leur engagement à normaliser pleinement les relations bilatérales. La volonté affichée de dépasser les ressentiments accumulés constitue un levier essentiel pour concrétiser une coopération durable. Le président Lee a réaffirmé son respect du principe d’« une seule Chine », tout en soulignant la nécessité pour la Corée de se doter de sous-marins à propulsion nucléaire. Il a également proposé l’organisation d’exercices conjoints de sauvetage naval, illustrant une autonomie stratégique assumée : maintenir l’alliance avec les États-Unis tout en développant une coopération constructive avec ses voisins.
Les deux chefs d’État ont enfin rappelé leur histoire commune de lutte contre les ennemis extérieurs. Le président Lee a toutefois veillé à adopter un ton diplomatique mesuré afin d’éviter toute tension inutile avec le Japon. Cette diplomatie pragmatique, visant à réduire les frictions et à privilégier les coopérations, devrait continuer à produire des effets, tant dans les relations avec Tokyo que dans la politique à l’égard de la Corée du Nord.
Chercheur au Sejong Institute depuis 1997, Hong Hyun-ik est spécialiste de la sécurité nationale coréenne, de la question nucléaire nord-coréenne et des relations intercoréennes. Il a également occupé des fonctions clés au sein du Comité de planification nationale.